Blosseville, le salpêtre sous contraintes

L’absence de documents chiffrés empêche une évaluation quantifiée de la participation de la commune de Blosseville à la mobilisation pour la fabrication du salpêtre dans le canton de Veules (cf., article) en 1794-1795. En l’absence de registre de délibérations de la municipalité, nous ignorons quels individus ont pu être spécifiquement impliqués dans cette activité. En revanche, les rares documents présentés suffisent à ranger la commune de Blosseville parmi celles « indispensables de stimuler », et « qui n’ont rien négligé pour entraver les opérations du salpêtre » selon les expressions embarrassées des deux adjoints au salpêtre du District de Cany.

« Blosseville n’ a fourni ni compte ni pièces de dépense ». Document non daté (estimé fin 1795). ADSM L 5909.

Le document ci-dessus, dans la boite d’archives « poudres et salpêtre » du District de Cany stipule une « avance faîte par le District de 1800 livres », somme qui paraît élevée en comparaison des dépenses connues des autres communes. En effet la mobilisation pour le salpêtre prévoit un financement, une avance pour chaque commune qui doit servir à (i) aménager un atelier, l’église étant le lieu recommandé, (ii) acheter les ustensiles, (iii) rétribuer l’agent du salpêtre et les ouvriers. Cette avance est remboursable par la production d’eaux salpêtrées ou de cendres. A défaut de production suffisante, un impôt additionnel est subi par les habitants. Cette avance n’a pas été effective à Blosseville, car nous n’avons trace ni de demande émanant de la commune ni de versement effectué par le District.

Pierre Lemaréchal commissaire du salpêtre du canton de Veules

Pierre Lemaréchal est nommé depuis le 31 Mai 1794. Sous la direction de Louis Caumont l’agent en chef du District, il a pour mission, dans chacune des treize communes du canton, de presser les travaux du salpêtre de surveiller et de dénoncer. Pour avancer les travaux, il recourt à des réquisitions, souvent agrémentées de menaces, afin d’assurer l’équipement (les ustensiles nécessaires, cuves, chaudrons, bassines etc..), et l’approvisionnement (eaux salpêtrées, cendres) de la salpêtrière de Veules. Dans plusieurs communes, ces réquisitions sont mises en oeuvre rapidement. Manifestement, ses réquisitions auprès de la municipalité de Blosseville sont restées vaines.

Les deux motifs de la dénonciation par Pierre Lemaréchal

Le 21 Juillet 1794 (3 Thermidor an II), à huit heures du matin, la séance du conseil général du District Révolutionnaire de Cany débute par l’examen de la dénonciation de la municipalité de Blosseville par Pierre Lemaréchal, le commissaire du salpêtre pour le canton de Veules, (cf., ci-dessous).

Dénonciation de la municipalité de Blosseville, le 21 Juillet 1794 (3 Thermidor an II) devant le conseil du District de Cany. ADSM L 1391. 

« Vu la dénonciation du citoyen Lemaréchal commissaire pour la surveillance et accélération du salpêtre dans le canton de Veules, en date de ce jour contre la municipalité de Blosseville sur les refus qu’elle fait de faire couper les arbustes et autres plantes et de fournir à l’atelier de Veules six chaudières dont elle a été requise de faire fournir ».  

Avis du District à l’encontre de la municipalité de Blosseville

« Les administrateurs du District Révolutionnaire de Cany, l’agent national entendu (il s’agit de Pierre J.V. Vastey), considérant que le refus de la municipalité de Blosseville de déférer aux dites réquisitions annonce de sa part une mauvaise volonté de participer à la fabrication d’une matière aussi précieuse à la République que celle du salpêtre puisqu’elle doit servir à la destruction des tyrans et à l’affermissement de notre liberté, que cette conduite doit attirer l’attention de l’administration et exciter son zèle à faire exécuter les lois relatives à la fabrication tant du salpêtre que du salin, et les réquisitions qui peuvent être données à ce sujet ».

Arrêté du District

Arrêté contre la municipalité de Blosseville.  District de Cany 21 Juillet 1794 (3 Thermidor an II), ADSM L 1391.

« Arrête qu’il sera envoyé à la municipalité de Blosseville une garnison de 10 hommes jusqu’à ce qu’elle ait exécuté dans l’étendue de sa commune la loi du 29 Germinal relative à la coupe des fougères et autres et à l’instruction qui lui a été envoyée à ce sujet, ainsi que la réquisition de fournir six chaudières pour l’atelier de Veules, laquelle garnison sera nourrie, logée et payée par les officiers municipaux de Blosseville ». 

Le texte fait référence à la loi du brûlage des végétaux (dont les fougères) du 18 Avril 1794 (29 Germinal an II) et à son application par Caumont à l’échelon du District le 21 Juin (3 Messidor an II). Elle vise à couper tous les végétaux inutiles pour, en les brûlant, augmenter la production de cendres nécessaires à la fabrication du salpêtre.

Exécution de l’arrêté

Edmond Delisle est récemment promu adjoint de Pocholle 1David Pierre Gédéon Pocholle, (1763-1823), Dieppois. , l’adjudant général inspecteur des côtes de la 15 ème Division. Delisle vient de recevoir le commandement des troupes stationnées dans le District de Cany. Dès le 22 juillet, Delisle est donc requis par le District pour envoyer cette garnison de dix hommes dans la commune de Blosseville.

Les officiers municipaux qui ont dû nourrir loger et payer les militaires sont listés dans le tableau ci-dessous.

Le Maire Pierre Ridel et les cinq officiers municipaux du Conseil général de Blosseville.
Le 13 Novembre 1794 (23 Brumaire an III). ADSM L 1420.
Signatures de gauche à droite Jean-François Gressent (agent national), Pierre Ridel (maire), les cinq officiers municipaux :
Jacques Courrier, André Quenet, Adrien Ridel, Pierre Allais, Guillaume Vattement. (23 Brumaire an III). ADSM L 1420.
Liste complète établie le 13 Novembre 1794 (23 Brumaire an III) : nom, prénom, âge profession.
Dans l’ordre, le maire, les officiers municipaux, les notables puis l’agent national.

Cette liste sera ensuite remaniée suite à la réorganisation de la composition des conseils des municipalité par le représentant du peuple Jean Sautereau (1741-1809) en mission en Seine inférieure. Seront « rayés » de la liste, Adrien Ridel, André Quenet et Jean-Baptiste Fauconnet.

Notons que cette liste, comprend des élus qui étaient du premier conseil de la commune le 14 février 1790, à des postes différents : FAUCONNET Jean Baptiste Prudent (1762-1838), était maire ; ALLAIS Pierre (1760-1820), BEUZEBOSC Jean Michel (1746-1819) étaient officiers municipaux ; BILLARD Jacques Barthélémy (1747-1815), FORTIN Adrien (1734-1807), LAPERDRIX Michel (1744-1809), VATTEMENT Guillaume (1742-1802), étaient notables.

La période est agitée. Ridel est un patronyme fréquent et Guillaume Ridel est élu agent municipal (équivalent de maire à cette période) de Blosseville par l’assemblée communale du 5 décembre 1795 (15 Frimaire an IV). Fin février 1796, il reçoit, comme ses alter ego du canton de Veules, cet imprimé (cf., ci-dessous) émanant du Département de Seine inférieure. A l’exception des communes de Blosseville, Saint-Pierre le Vieux, Sotteville, les édiles des autres communes se limitent à inscrire « Néant » dans chacune des cases, sans aucun commentaire, signifiant que le salpêtre n’est plus un sujet d’actualité pour les communes et qu’aucun particulier ne s’est engagé comme salpêtrier.

Imprimé renseigné par Guillaume Ridel le 17 Mai 1796 (30 Floréal an IV). ADSM L 5070.

Guillaume Ridel remplit ce bordereau avec retard2Les réponses s’étalent du 1er mars pour Iclon au 1er Juillet 1796 pour St Pierre le Vieux., mais en ajoutant des observations, certes imprécises mais d’autant plus intéressantes qu’elles sont rares…

Observations de Guillaume RIDEL le 30 Floréal an IV (17 Mai 1796).Lecture ci-dessous ADSM L 5070

« J’observe que les ustensiles pour lessiver les terres ainsi que les cendres pour saturer les eaux salpêtrées et les arbustes qui ont été brûlés dans la commune de Blosseville ont été le tout faits et fournis gratuitement par les citoyens de la dite commune. A Blosseville ce 30 Floréal l’an quatrième de la République Française ». Guillaume Ridel agent.

Ce texte fait donc référence aux opérations de lessivage des terres extraites sur le sol de la commune. La saturation se réfère à l’ajout de cendres qui (par le chlorure de potassium qu’elles contiennent) contribuent à la fabrication du salpêtre. Les arbustes brûlés confirment que la contrainte exercée par le District et la troupe (cf., plus haut) a été suivie d’effet.

A lire ce seul texte, écrit vingt mois après les faits, on pourrait croire à un mouvement spontané et désintéressé des citoyens participant à la mobilisation du salpêtre. Nous avons vu qu’en réalité c’est la réticence pour le moins, l’opposition probablement de la municipalité avec Pierre Ridel à sa tête qui prévalut. Guillaume Ridel nouveau maire de Blosseville, qui ne partageait pas les convictions de son prédécesseur homonyme, semble réécrire l’histoire en omettant la contrainte alors exercée par le commissaire du salpêtre Pierre Lemaréchal.

Trois mois après cette contrainte militaire imposée à Blosseville, Pierre Lemaréchal, commissaire au salpêtre pour le canton de Veules, est destitué le 27 Octobre 1794 pour avoir « perdu la confiance » des autorités du District. Au printemps 1795, Pierre Lemaréchal s’opposera à nouveau au maire de Blosseville, Pierre Ridel. Il perturbera notablement les institutions de la commune pendant toute une année ; c’est une toute autre histoire…et un article à venir.


Références

  • 1
    David Pierre Gédéon Pocholle, (1763-1823), Dieppois.
  • 2
    Les réponses s’étalent du 1er mars pour Iclon au 1er Juillet 1796 pour St Pierre le Vieux.

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