Introduction
Entre les décrets du 5 décembre 1793 (14 Frimaire an II) et du 6 Avril 1795 (17 Germinal an III), une mobilisation générale organise la fabrication du salpêtre sur l’ensemble du territoire national. Dans l’histoire de la Révolution, cette fabrication coïncide avec la Terreur et la période post-thermidorienne1En référence aux journées du 9-10 Thermidor avec la chute du gouvernement et la condamnation à la guillotine de Robespierre et ses amis.. Les archives2Archives Départementales de Seine Maritime (ADSM): 1QP 604-605 ; 1QP 652 ; L 264 ; L 895 ; L 1389 ; L 1390 ; L 1391 ; L 1392, L 1393, L 1409, L 1414 ; L 1415 ; L 1432 ; L 5878, L 5909 ; L 5937 ; L 6162. permettent de suivre la chronologie des directives du gouvernement révolutionnaire, et leur application par les autorités du Département de Seine inférieure et du District de Cany. Notre objectif est de comprendre concrètement l’organisation de la fabrication du salpêtre dans le canton de Veules en évoquant les personnes impliquées. Cet article détaille le fonctionnement de la salpêtrière de Veules, le chef lieu. Des articles complémentaires concernent la mobilisation de chacune des communes du canton (Angiens, Blosseville, Sotteville, La Chapelle-sur-Dun…).

Le salpêtre urgence nationale
Le salpêtre (de salpetrae « sel de pierre ») ou nitre (nitrate de potassium) se forme naturellement dans les terres et les vieux murs, imprégnés de matières ammoniacales provenant du catabolisme de matières animales ou végétales par une double oxydation bactérienne3 Fournier, J. Les pharmaciens et la récolte du salpêtre sous la Convention : l’exemple de Joachim Proust (1751-1819) . In Revue d’histoire de la pharmacie, 91ᵉ année, n°337, 2003. pp. 79-102. Accessible via Persée http://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_2003_num_91_337_9265. En 1777, Lavoisier (1743-1794) détaille les procédés de purification du salpêtre issu du sol, et de sa fabrication plus lente dans des nitrières artificielles4Lavoisier, Antoine-Laurent de. Instruction sur l’établissement des nitrières et sur la fabrication du Salpêtre. 1777, voir p. 46/99 accessible via Gallica.. En 1794, un ouvrage complémentaire est dévolu à l’obtention du salin et de la potasse (potassium) à partir des cendres des végétaux5Lavoisier, Antoine-Laurent de. L’art de fabriquer le salin et la potasse . Suivi des Expériences sur les moyens de multiplier la fabrication de la potasse, par le citoyen Pertuis, et par le citoyen B.G. Sage. Paris chez Cuchet, 1794 accessible via Gallica.. Au moment de cette mobilisation du salpêtre de l’an II, directement inspirée de ses travaux et de son engagement à la Régie des poudres (1775-1791)6Scheler Lucien. Lavoisier et la régie des poudres. In: Revue d’histoire des sciences, tome 26, n°3, 1973. pp. 193-222, accessible via Persée., la tête de Lavoisier tombe le 8 mai 1794 sous la guillotine…

Citons Gaspard Monge (1746-1818)7Description de l’art de fabriquer des canons : faite en exécution de l’arrêté du Comité de Salut Public, du 18 Pluviôse de l’an 2 de la République Française une et indivisible. Imprimé par Ordre du comité de Salut Public. Paris An 2. Exposé historique des circonstances qui ont donné lieu à la composition de cet ouvrage. vues 11 et suivantes /310 vues, accessible via Gallica. expliquant les raisons de cette mobilisation : Dans la guerre que la république française est forcée de soutenir contre la coalition impie des principaux tyrans de l’Europe, un des malheurs qu’elle avait à redouter était de manquer de poudre… La rareté du salpêtre qui est le principal ingrédient de la poudre est telle qu’il fallait un effort national. Par le décret du 14 Frimaire, la Convention établit dans chaque District un agent chargé de surveiller les principales opérations .. et dans chaque département un préposé chargé d’instruire les agents. Réduite à ses propres forces contre les marines réunies de l’Angleterre, de la Hollande, de l’Espagne, de la Russie et de Naples, la République n’avait pas assez de vaisseaux contre tant d’ennemis et il lui manquait 6000 pièces de canons pour armer ceux dont la construction était ordonnée.
Le salpêtre entre pour 75% dans la composition de la poudre de guerre, les autres composants étant le soufre et du charbon de bois issu de la bourdaine8La bourdaine (Frangula alnus) est un arbuste ou arbrisseau. Pour l’utilisation de son charbon de bois, l’arbuste doit avoir 3 ans ou plus.. Après la décapitation du roi, la guerre est déclarée sur plusieurs fronts, requérant poudre et canons. Cette coalition contre la France et le blocus maritime mettent fin à l’approvisionnement de plus de la moitié du salpêtre qui jusqu’alors provenait d’Inde via des importateurs anglais.
Les étapes de la fabrication du salpêtre
Conformément au décret du 4 Décembre 1793 (14 Frimaire an II), le Comité de Salut Public envoie dans toutes les municipalités une Instruction pour tous les citoyens qui voudront exploiter eux-mêmes du salpêtre. Ce texte est censé permettre à chaque citoyen de s’approprier la méthode. Il est destiné à être lu trois décadi9Cf le calendrier révolutionnaire dont la « semaine » est de dix jours (décade), le dernier jour « décadi » étant censé être chômé. de suite devant l’Arbre de la Liberté de chaque commune. Il est publié dans le Moniteur Universel le 6 Décembre 179310N° 76 du 16 Frimaire an II. . Résumons les éléments principaux des trois opérations successives : extraction des terres salpêtrées, lessivage et évaporation décrites sur les affiches, en y ajoutant des précisions empruntées à Lavoisier.

Reconnaître et choisir les terres salpêtrées
Les terres végétales, marneuses, coquillières et les craies sont très favorables à la production de salpêtre. Dans certains lieux la répartition n’est pas uniforme. Ainsi la partie d’une écurie ou d’une bergerie, habituellement la plus imprégnée de l’urine des animaux, en contient peu, alors que la proportion augmente à mesure qu’on se rapproche de la mangeoire. La répartition est plus uniforme dans les caves. Le moyen le plus simple pour distinguer une terre salpêtrée consiste à goûter la terre qu’on soupçonne salpêtrée. Après avoir creusé d’abord à 2 ou 3 pouces de profondeur, on en prend une petite portion, sur laquelle on applique la langue. Si la terre est salpêtrée, on la trouve fraîche, amère, légèrement piquante et un peu salée ; on continue ensuite à creuser et en renouvelant l’évaluation de la terre jusqu’à ce qu’elle soit sans saveur.
Le lessivage des terres salpêtrées

Le salpêtre est soluble dans l’eau. En délayant une terre salpêtrée dans une quantité suffisante d’eau, le salpêtre se dissout. Pour cela, on rassemble des cuviers ou cuveaux, chacun muni d’un double fond11 Plusieurs variantes de double fond, comme une planche trouée, de la paille.. fait par exemple de menu bois de sarment afin de pouvoir retenir la terre en laissant filtrer l’eau. Un ajout indispensable est celui du chlorure de potassium. L’idéal pour un rendement optimal est d’utiliser directement de la potasse. A défaut12Citons Lavoisier (op. cit., en 1777, p 46-47). « ce sel extrait des cendres existe dans le commerce connu sous le nom de potasse, on le fabrique en abondance en Suède, en Danemark, dans toutes les forêts du Nord de l’Allemagne, et il est aisé de l’avoir en France à bon marché ». Les relations internationales ont radicalement changé en 1794., la méthode ancestrale consiste à mettre des cendres dans le fond du cuvier, à remplir de terre puis à verser l’eau. Après avoir laissé au repos ce mélange pendant trois heures, il est remué pour trois heures encore. La bonde située dans le fond du cuvier est alors ouverte pour laisser s’écouler l’eau dans un récipient (recette), l’eau ainsi recueillie est à son tour passée sur la terre neuve d’un second cuvier. L’opération consiste à ce qu’une même eau soit filtrée par la terre de trois cuviers successifs, le dernier contenant de la terre neuve. La terre de chaque cuvier est lessivée à trois reprises, elle peut alors retourner dans son lieu d’extraction. Ces eaux salpêtrées, prêtes pour l’étape suivante sont désignées eaux de cuite. L’aréomètre ou pèse-liqueur13Voir les pages de Lavoisier (op. cit. , 1777, pp.41-45). est un instrument de mesure qui permet de connaître la teneur en salpêtre qui doit être suffisante pour que ces eaux salpêtrées passent à l’étape suivante (cf., illustration, ci-dessous) et méritent une rétribution.
Nous verrons que ces deux opérations (extraction, lessivage) sont réalisées dans un atelier du salpêtre installé dans chacune des communes du canton, alors que l’évaporation et la cuite sont dévolues à l’atelier (salpêtrière) du chef-lieu de canton, à savoir Veules.
L’évaporation, la cuite


Le principe est de faire bouillir l’eau salpêtrée à petits bouillons, dans une chaudière ou dans un chaudron, jusqu’à ce qu’elle soit assez réduite pour donner son salpêtre par le refroidissement. Pour juger que l’évaporation est suffisante on en prend une cuillerée qu’on laisse refroidir et qui doit alors laisser apercevoir de petites pointes brillantes en forme d’aiguille. La liqueur est alors retirée du feu et versée dans des terrines (bassins) où elle refroidit pendant trois ou quatre jours. Au fond et autour se forment des cristaux brillants ; c’est le salpêtre.
Dernières étapes

Cette cristallisation se fait dans un endroit frais, les bassins sont garnis de couvercle de bois pour empêcher que le refroidissement soit trop prompt. Enfin, de ces bassins égouttés, sont ensuite extraits les pains de salpêtre qui sont stockés avant leur envoi dans des tonneaux à destination du lieu de fabrication de la poudre (cf., illustration, ci-dessus).
Les conditions locales requises
Pour être menées à bien, ces étapes requièrent donc plusieurs conditions qui ne seront pas toujours réunies au fil des mois et selon les lieux.
La main d’oeuvre d’ouvriers est nécessaire pour extraire la terre et la charger. Des voituriers et leurs chevaux doivent être mobilisés pour les différents transports (la terre, les eaux salpêtrées). Des individus doivent être plus spécifiquement instruits pour être capables du bon choix des terres, de doser les eaux et surveiller les étapes délicates de la cuite. Tous ces hommes enfin doivent être suffisamment nourris pour tenir leur rôle alors que le manque de subsistances et la famine s’aggravent dans cette période.
Disposer de cendres en quantité suffisante pour le lessivage et de bois de chauffage pour alimenter le fourneau de la chaudière seront des défis à relever dans un canton très peu boisé. Enfin, nombre de contenants (chaudrons, bassins, terrines, fûts, futailles, tonneaux) doivent être disponibles et leur réquisition autoritaire peut avoir des conséquences sur d’autres activités.
L’organisation du salpêtre : de la Convention au Département
Décrivons en quelques lignes l’organisation pyramidale qui structure la dynamique de la fabrication du salpêtre.
Les inspecteurs du salpêtre

Depuis un arrêté du 24 Décembre 1793 (4 Nivôse an II) le territoire national est divisé en huit arrondissements que doivent parcourir « huit inspecteurs temporaires ». Ainsi François Antoine Henri Descroizilles (1751-1825)14Richard C. Les savants et le salpêtre en Normandie sous la Terreur p. 231- 246 in La Révolution française, tome 73 ème, Paris, 1923., ce pharmacien, chimiste inventeur, natif de Dieppe15Renout F. Francois Antoine Henri Descroizilles. Cercle généalogique du Pays de Caux. en ligne 7 Juillet 2017. exerçant un temps à Rouen, est placé le 13 Janvier 1794 (24 Nivôse an II) à la tête d’une vaste circonscription comprenant dix départements (cf., illustration ci-dessus). Quand il rejoint (cf., ci-dessous) l’administration centrale, début mars, lui succède Pluvinet, un chimiste parisien16Guillermé A. La chimie parisienne entre artisanat et industrie (1760-1830). Comptes Rendus Chimie, 15, 2012, p 569-579, voir page 575.. Les archives du District de Cany témoignent de leurs courriers et visites, respectivement le 11 mars (21 Ventôse an II et 4 septembre 1794 (18 Fructidor an II).
L’administration centrale du salpêtre

Au sommet, la Convention Nationale publie le 1er Février 1794 (13 Pluviôse an II) le décret créant la Commission des Armes et Poudres de la République qui regroupe la fabrication (i) de tout le matériel d’artillerie, de terre et de mer, (ii) des armes à feu, (iii) des armes blanches, (iv) la fabrication des salpêtre, potasse, poudres, (v) la construction, entretien et surveillance des établissements, magasins, arsenaux de la guerre et de la marine. Le 14 Mars (24 Ventose an II), la structuration administrative se précise et comprend l’agence nationale des poudres et salpêtres, située à l’Arsenal qui remplace la Régie avec la création de l’administration révolutionnaire des poudres et salpêtres, au N° 13 du quai Malaquais, laquelle a la responsabilité de la fabrication révolutionnaire des poudres et salpêtres pour les Districts, les communes et les citoyens dans toute l’étendue de la République. Descroizilles est l’un des cinq administrateurs (cf., illustration ci-dessous).

Un cours révolutionnaire est créé à Paris à partir du 19 Février 1794 (premier Ventôse an II) auquel chaque District peut adresser des élèves. Furent ainsi formés onze cents hommes17 in Claude-Antoine Prieur-Duvernois, (Prieur de la Côte d’or) Annales de Chimie, Tome XX, Paris, 1797, p 298-307, note p. 301 via Gallica., dont deux du District de Cany, suivant les cours d’enseignants prestigieux comme Fourcroy, Berthollet, Monge…

Le Département de Seine inférieure et le salpêtre

A l’échelon inférieur, les départements de Seine Inférieure, de l’Eure et de l’Orne sont regroupés et un préposé ou commissaire en chef des salpêtres et poudres réside à Rouen. Les citoyens Eudel puis Arvers occuperont ce poste.
Le District de Cany et le salpêtre : une structuration progressive
Pierre J.V. Vastey, l’agent national du District de Cany

Depuis le 4 décembre 1793 (décret du 14 Frimaire an II)18Loi sur le mode de gouvernement provisoire et révolutionnaire, Collection Baudouin, vol 44, page 141-150, accessible via La Loi de la Révolution Française 1789-1799 : https://artflsrv03.uchicago.edu/philologic4/revlawall1119/ le District contrôle la bonne exécution des lois révolutionnaires. Au côté des administrateurs, l’agent national du District de Cany se nomme Pierre J. V. Vastey (1762-1840). L’agent national du District sous le gouvernement révolutionnaire remplace l’ancien procureur syndic du District. Il rend compte à l’agent national du Département, aux représentants du peuple en mission, et pour la question du salpêtre à l’inspecteur. Il fait des rapports décadaires au Comité de Salut Public et au Comité de Surêté Générale. Les administrateurs doivent le consulter pour toutes les décisions. Vastey sévit pendant tout l’an II jusqu’à son arrestation en Octobre 1794.
Louis Caumont : l’agent en chef du District pour le salpêtre

agent en chef du salpêtre à chaque municipalité du District de Cany. ADSM L 5909.
Le District choisit pour ce rôle essentiel Louis Joseph Placide Caumont. On le trouve curé de Normanville en 1791-1792. En janvier 1793, il signe le registre d’état civil en qualité d’officier public, membre du conseil général de la commune. La démission de sa charge de prêtre déclenche des troubles notoires amenant l’agent national à se rendre sur place.
Le 13 Février 1794 (25 Pluviose an II), « ..le citoyen Caumont ex curé de Normanville a été nommé pour surveiller les différents ateliers qui vont être établis dans l’étendue de ce District pour l’extraction du salpêtre, lequel se rendra auprès du préposé de la Régie dans le Département pour s’instruire sur les opérations relatives à l’extraction ». Cette formation a été rapide et efficace, car le 17 Février (9 Ventôse an II), Caumont dépose le certificat du préposé Eudel, attestant qu’il a suivi les travaux relatifs aux opération d’extraction du salpêtre dans tous leurs détails, qu’il a réussi l’examen et est suffisamment instruit pour former ou conduire des ateliers et instruire à son tour des concitoyens. Le 1er mars, on lui accorde un cheval équipé, pour parcourir les 136 communes du District ainsi qu’un logement à Cany, sachant que son traitement, selon la loi, est une indemnité des dépenses nécessaires. Sa mission est (i) de se transporter dans toutes les communes pour visiter les endroits et terres salpêtrés, (ii) établir des ateliers de lessivage et établir des fourneaux pour l’évaporation des eaux de cuite, (iii) d’encourager tous les citoyens à se livrer à ce genre de travail par amour pour la liberté plutôt que par contrainte, (iv) de les instruire dans la manière d’opérer et d’employer dans les ateliers tous les ustensiles et matières qui y sont propres comme futailles, cuviers, chaudières, foudres, lessives et potasses, enfin mettre le tout en réquisition s’il en est besoin.
La recherche de compétences
L’implication des savants est majeure au plus haut de la hiérarchie nationale. A l’échelon du District, dès le début février, il faut s’entourer de compétences techniques « nous avons besoin de connaître dans le plus court délai possible le nom des pharmaciens résidant dans l’étendue de votre canton et instruits dans l’extraction du salpêtre, rien n’est plus important ».
A défaut de pharmacien, le 2 mars, Jean Baptiste Angot (1748-1833), médecin à St Valery en Caux procède aux premières analyses et adresse un courrier à l’agent national. A cette lecture, Vastey oscille entre circonspection et enthousiasme excessif « Ce n’est pas possible d’annoncer à un républicain une meilleure nouvelle que celle que tu me donnes aujourd’hui…Je ne puis trop te féliciter sur les soins actifs et le zèle avec lequel tu t’es livré à l’extraction du salpêtre. Je t’en remercie au nom de tous les habitants du District.. Concertez vous pour vous assurer si le salpêtre est réellement de bonne qualité et si ce que vous avez pris comme tel ne serait en effet que du sel marin…N’oublie pas de m’instruire si le marbre salpêtrier qui se trouve dans la falaise paraît être répandu généralement dans toute son étendue, ou s’il ne s’en rencontre que quelques veines. J’ai intérêt d’être instruit positivement sur cela, avant d’en écrire au Comité de Salut Public, si la falaise en renfermait dans toute sa superficie, cette découverte serait d’une ressource imminente et inappréciable.. la falaise pourvoirait de reste à nos besoins ».
Deux adjoints du salpêtre pour le District
Compte tenu de l’ampleur de la tâche, des difficultés de mise en oeuvre, et sur incitation de l’inspecteur, le District a envoyé les citoyens Giot et Mangnan s’instruire aux cours révolutionnaires à Paris. Le 24 Mai (5 Prairial an II), ils sont nommés adjoints de Caumont. Ils sont chargés de surveiller l’extraction et la fabrication du salpêtre, Giot dans les communes des cantons de St Laurent, Doudeville et Ourville, et Mangnan dans celles des cantons de Fontaine, de Veules et Port-Pelletier (St Valery). Ils doivent informer Caumont de l’activité, de la négligence des agents soit des communes soit des cantons. Leur salaire est fixé à 125 livres par mois.
Les églises lieux des ateliers du salpêtre
Le 11 mars (21 Ventôse), Vastey expose la réquisition de Descroizilles, afin que toutes les terres salpêtrées soient lessivées : « tous les endroits couverts et non pavés contiennent plus ou moins du salpêtre et il y a dans toutes les caves, celliers, pressoirs, granges, écuries, étables, bergeries, colombiers, cuisines, chambres, boucheries etc. , que toutes les terres salpêtrées que tous ces bâtiments renferment soient lessivées quelque petite quantité de salpêtre qui s’y trouve ».
Chaque commune doit mettre à disposition un local vaste et commode afin d’y placer l’atelier, que ce local soit autant que faire se pourra la maison nationale appelée église ou à défaut tout autre avec l’approbation du District.
Financement et objectif
Une avance financière est prévue par le receveur du District tant pour les frais d’établissement d’un atelier que pour le traitement de son directeur (lequel ne peut excéder 150 livres par mois) que pour le salaire des ouvriers, sachant que ces sommes devront in fine être remboursées sur les produits du salpêtre et en cas d’insuffisance par une addition d’imposition pour les habitants de la commune.
Le 30 Mai (11 Prairial an II), Vastey annonce que le District devra fournir au moins mille livres de salpêtre par décade à compter du 8 Juin (20 Prairial an II) jusqu’à l’épuisement du terrain. « Le besoin de cette matière précieuse se fait vivement sentir en ce moment ».
Cendres, salin et potasse
A l’étape du lessivage des terres (cf., ci-dessus), l’idéal est d’utiliser de la potasse, à défaut du salin mais dans la majorité des cas, les agents salpêtriers doivent se contenter d’utiliser les cendres de végétaux dont le rendement est bien moindre. Le salin est obtenu après le lessivage des cendres, ces lessives étant ensuite évaporées à siccité. La potasse résulte de la calcination du salin, fabrication qui exige un fourneau. Plusieurs décrets encadrent cette production de cendres, salin et potasse. Le District répercute ces directives vers les communes dont la réactivité s’avère bien disparate y compris au sein d’un même canton comme celui de Veules.
Les eaux de lessive du linge

Dans les campagnes, chacun recueille déjà les cendres de l’âtre car elles servent à blanchir son linge, surtout à cette période de disette du savon. En conséquence, le 23 mars 1794 (3 Germinal an II), la commission des armes et poudres autorise les citoyens à « conserver vos cendres pour le lessivage des linges » mais ils doivent garder soigneusement ces eaux de lessives puisqu’elles sont chargées de cendres. Le 26 mars (6 Germinal an II)(cf., illustration ci-dessus), le District rappelle à l’ordre les municipalités qui doivent recueillir ces eaux de lessives afin qu’elles soient employées dans les ateliers du salpêtre : « cette loi étant révolutionnaire, vous ne pouvez en suspendre l’exécution sans compromettre votre responsabilité et sans vous exposer à être punis dans toute la rigueur du code révolutionnaire ».
Le 27 Avril (8 Floréal an II), Vastey hausse le ton « beaucoup d’égoïstes et de mauvais citoyens abusent étrangement de cette condescendance qu’on a eu pour les habitants des petites communes et des campagnes. Un grand nombre d’individus se refusent à donner même l’excédent des cendres qui servent au lessivage de leur linge…Frères et amis, la plus légère négligence dans tout ce qui peut tendre à confectionner le salpêtre, serait impardonnable, et entraînerait avec elle la responsabilité la plus terrible : craignez surtout d’user de partialité et d’une coupable complaisance ».
La loi du brûlage des végétaux
Le 18 Avril (29 Germinal an II), la Convention adopte un décret présenté par Barère (1755-1841)19Barère de Vieuzac, Bertrand. In Tome LXXXIX des archives parlementaires- Du 29 germinal au 13 floréal an II (18 avril au 2 mai 1794) pp. 30-31; via Persée., au nom du comité de Salut Public « mesures pour encourager la fabrication des salins et des potasses nécessaires à la préparation des salpêtres ». L’article 1 stipule que toutes les herbes qui ne servent ni à la nourriture des animaux ni aux usages domestiques ou ruraux et qui ne font que surcharger des terrains seront de suite brûlées pour servir à l’exploitation du salpêtre ou converties en salins. L’article 3 donne deux mois aux propriétaires et fermiers pour obéir à cet ordre, sachant que ces cendres et salins leur seront payés. En cas de non exécution, les agents nationaux inviteront les citoyens à se livrer à ce travail et surtout les femmes et les enfants, qui auront pour salaire le produit de la vente.
Le 21 Juin (3 Messidor an II) Caumont lit en séance du District le courrier d’Arvers, « préposé du Département de Seine Inférieure pour l’exploitation révolutionnaire du salpêtre », ordonnant de « faire couper et convertir en cendres dans le plus bref délai la lande ou bruyère genêt, jonc marin, lierre, genièvre, ronces, fougères, plantes herbes ou arbustes quelconques ». Dans le canton de Veules, Iclon et Angiens sont les premières communes à obéir, Blosseville y sera contrainte (cf., articles spécifiques).
Le 15 Juillet 1794 (27 Messidor an II), un imprimé de la Société Populaire de Rouen exhorte les communes à produire des cendres.

Extrayons quelques passages.« Républicains, voulez-vous la Liberté ? Voulez-vous l’affermissement de la révolution ? Voulez-vous être le premier peuple de l’univers et les libérateurs du genre humain ? Remettez à vos frères d’armes la foudre qu’ils lancent avec tant de succès sur les tyrans de l’Europe. Recueillons donc avec empressement les herbes, les arbustes, les bois secs et jusqu’aux feuilles qui surchargent nos champs, et nuisent à leur fécondité. Brûlons ces productions sauvages ; hâtons-nous d’en extraire le salin qui produit le salpêtre ; et vous verrez bientôt si le bouillant courage de nos frères saura le faire tonner sur les esclaves coalisés…nos champs chargés tout à la fois et d’abondantes récoltes, et d’herbes stériles, produisent la vie pour nous, la mort pour les tyrans ; et que quand il a du pain pour lui, de la poudre contre ses ennemis, un peuple libre est indomptable ».
L’exaltation de cette dernière phrase a-t-elle été entendue par ceux qui n’avaient pas leur compte de pain ?
La cendre des pailles de colza et rabette

Archives de la Somme – 47FI1221 – Lot 1 – Média 1.
Lapostolle (1749-1831)20Alexandre Léonce Lapostolle né à Maubeuge le 21 décembre 1749, décédé à Amiens le 18 décembre 1831 est un chimiste et savant., chimiste amiénois nommé par la commission des poudres et du salpêtre pour éclairer et accélérer la fabrication du salin adresse une lettre au District le 11 juillet (23 Messidor an II). Il s’agit de mettre en réquisition toutes les pailles de colza et de navette pour servir à la fabrication21Les pailles de navette et colza sont répertoriées dans l’ouvrage de Lavoisier consacrée à la fabrication du salin. Lavoisier, Antoine-Laurent de (1743-1794). L’art de fabriquer le salin et la potasse . Suivi des Expériences sur les moyens de multiplier la fabrication de la potasse, par le citoyen Pertuis, et par le citoyen B.G. Sage. Paris chez Cuchet, 1794 accessible via Gallica, cf page 122. du salin. Le 25 Juillet (7 Thermidor an II) le District décide de cette réquisition dans toutes les communes. La navette dauphinoise ou ravette est une autre dénomination pour la rabette, variété de choux rave cultivée comme plante fourragère et dont les graines oléagineuses servent notamment à produire de l’huile d’éclairage. En 1794 elle est déjà supplantée par le colza au meilleur rendement22Dans l’enquête de 1794, sur l’ensemble de la Seine Inférieure, la rabette occupait 1174 acres contre 1931 acres pour le colza, in Charles de Beaurepaire (1828-1908) : Renseignements statistiques sur l’état de l’agriculture vers 1789. Rouen. Imp Cagniard. 1889, p. 59/113..
Le canton de Veules et le salpêtre : Avril-Septembre 1794
L’église du couvent des Pénitents de Veules
A Veules le choix de la maison nationale appelée église s’est porté sur l’église du couvent des Pénitents. Nous le savons grâce à un courrier de François Bernard Revel (1755-1817)23Revel occupa de nombreuses fonctions depuis 1787 dont féodiste, juge de paix, procureur de Veules, administrateur du District de Cany, député à la Convention du 3 Août 1793 au 26 Octobre 1795, commissaire du Directoire exécutif…puis retournera dans l’Eure de son enfance.. Le 20 Décembre 1795 (29 Frimaire an IV), deux mois après la fin de son mandat de député de la Convention, Revel à nouveau juge de paix, adresse une plainte auprès du Département. Il est locataire depuis Octobre 1792 de la maison conventuelle des Pénitents de Veules. Sa plainte concerne plusieurs dégradations commises les deux dernières années dans cette maison et pour certaines il incrimine la municipalité. Nous intéresse ici ce qu’il écrit du puits.
« Il y a dans le cloître de cette maison un puits24Le creusement de ce puits au milieu du cloître date du 1er Juillet 1649 in Jean-Marie de Vernon (16..-1695 ; tertiaire franciscain). Histoire générale et particulière du tiers ordre de Saint-François d’Assise. 1667, Tome 3, p. 297. Accessible via Gallica. sur lequel était construit une très belle et très solide charpente couverte en essente et où il y avait une poulie doublée en fer avec sa corde. Il plut à la municipalité il y a près de deux ans de faire retirer cette charpente et d’y substituer une pompe pour la commodité de la fabrication du salpêtre qui s’est faite dans la ci-devant église de cette maison. Il faut vous observer que cette pompe a été faite avec trois arbres que la municipalité a fait abattre sur l’enclos du couvent et que le fer qui a été nécessaire a été retiré de l’église de Veules ».

mitoyenne de la mairie de Veules les roses (cliché 2026)
L’église du couvent des Pénitents de Veules, lieu de la salpêtrière, était bien plus grande que sa part restante actuelle, à savoir la dénommée « Chapelle Michel » qui jouxte la mairie. On comprend bien l’intérêt d’une pompe montée sur le puits par la quantité d’eau nécessaire au lessivage des terres. Quant à l’abattage des arbres pour fabriquer cette pompe, la chronologie coïncide avec celui effectué par le charpentier Jean Vattement qui avait répondu à l’adjudication organisée par la municipalité le 11 Décembre 1793 (cf, plus bas).
Jacques Vaulard, agent du salpêtre de Veules
Fin mars, début avril 1794 chaque commune est censée envoyer son futur agent du salpêtre s’instruire à Cany auprès de Caumont. L’agent du salpêtre est celui qui assume la réalisation des étapes de la fabrication.
Le 2 Avril 1794 (13 Germinal an II), marque le début de la fabrication du Salpêtre à Veules. En effet, le conseil général25Cet intitulé équivaut à l’actuel conseil municipal. de Veules libre26Veules libre est le nom révolutionnaire rencontré pendant l’an II (premier semestre 1794) dans les délibérations de la commune de Veules, les réunions de la Société Populaire de Veules et les comptes-rendus de séances du District de Cany. choisit son agent du salpêtre : « vu la déclaration du citoyen Caumont qui dit le citoyen27L’orthographe d’un nom propre varie selon les rédacteurs. Nous adoptons pour Vaulard comme pour les autres, l’orthographe utilisée par la personne elle-même lorsqu’elle écrit son nom ou signe.Jacques Vaulard assez instruit pour connaître les terres pour faire du salpêtre. C’est pourquoi l’autorisons de fouir partout où il croira qu’il pourra les avoir sans cependant qu’il puisse jeter bas aucun bâtiment….». Ainsi Vaulard est donc autorisé à se rendre chez tous les particuliers pour creuser la terre, en étant précautionneux avec les fondations…
Pierre Lemaréchal, commissaire du salpêtre du canton
La séance du District du 31 Mai (12 Prairial an II) délibère au sujet des communes qui ont apporté de la négligence dans l’établissement de leur atelier ..quelques unes même n’ont encore rien fait. Il est décidé pour imprimer un mouvement révolutionnaire de nommer un commissaire par canton (dénommé également agent) chargé de presser les travaux, de surveiller tous les ateliers, de faire fournir tout ce qui manque pour l’avènement du travail, de dénoncer les agents infidèles, les magistrats faibles qui se laissent pervertir par l’insuffisance de l’ignorant ou de sa malveillance…

Port Pelletier est le nom révolutionnaire de St Valery. Résidence désigne le lieu d’habitation de chacun des agents.
L’objectif est de charger chaque atelier d’arrondissement (canton, tel celui de Veules) de l’évaporation au moins deux à trois cents livres de salpêtre par décade. Ces commissaires sont autorisés à faire toutes les réquisitions nécessaires …ouvriers, outils, chevaux, cuviers, chaudières..pour la prompte exploitation des terres et pour l’évaporation des eaux. Les municipalités et les agents nationaux des communes sont requis de favoriser les opérations révolutionnaires des commissaires.

Parmi les neuf commissaires, Pierre Lemaréchal est nommé dans le canton de Veules. Il a un passé de révolutionnaire montagnard avec des démêlés récents à Doudeville, son lieu de résidence officielle. L’échange de lettres avec Vastey témoigne de leur proximité politique. Le 16 Avril (27 Germinal an II) Vastey a demandé au représentant du peuple Claude F. B. Siblot (1752-1801) que Lemaréchal soit extrait de la prison de Cany. Il est donc probablement à l’origine de son recrutement comme commissaire du salpêtre. Pierre Lemaréchal écrit avoir pris ses fonctions le 7 Juin (19 Prairial an II).

La hiérarchie de l’organisation est donc en place ; du District (Caumont et ses adjoints Giot et Mangnan) au canton (Lemaréchal) et du canton à chacune des communes (dont Vaulard pour Veules).
La chaudière d’évaporation du canton de Veules
Le 30 Mai, Caumont et Vastey publient un imprimé destiné aux communes et visant explicitement les plus rétives d’entre elles. Caumont écrit « Je vous préviens qu’il est temps de mettre en activité révolutionnaire votre atelier pour le Salpêtre. La patrie vous demande votre contingent, sous le plus bref délai, pour détruire ses ennemis. Les municipalités et les agents qui n’auraient encore rien fait, ou qui par quelques considérations, même amicales retarderaient la prompte extraction de cette matière précieuse sont justement suspectés de n’aimer ni la Liberté ni la Révolution ».
…fouillez vos écuries, étables, bergeries, poulaillers, colombiers, caves, en général tous les lieux couverts de votre commune ;…rendez-vous dignes du choix que la patrie a fait de vous… Pour assurer le succès du travail révolutionnaire, et dans l’impossibilité de monter une chaudière dans toutes les communes, j’ai déterminé qu’il n’y en aurait qu’une par arrondissement (canton) pour l’évaporation des eaux de toutes les communes.
Ainsi, citoyens, montez des cuviers ; lessivez les terres de votre commune avec activité ; réservez vos eaux dans de grandes cuves, pour être transportées au chef-lieu de canton, elles y seront estimées et payées sur un tarif le plus juste possible…Les cendres de votre commune… sont à la disposition de l’atelier du chef-lieu …L’agent salpêtrier rendra compte tous les décadi à l’agent de canton, de ses opérations, de l’état de son atelier, du nombre de cuviers qui le composent, du nombre d’ouvriers qui y sont employés, du produit des eaux et de leur qualité ». Par « qualité » est entendue la teneur en salpêtre mesurée par l’aréomètre (cf., plus haut).
La réticence d’une installation à Veules
Quelle est l’activité de la salpêtrière de Veules pendant les trois premiers mois d’Avril à Juin ? Vaulard, l’agent du salpêtre de Veules, a probablement sélectionné et fait extraire les terres. Il a possiblement commencé le lessivage des terres de la commune de Veules mais les étapes suivantes n’ont pas débuté.
Le 30 Mai, Vastey, félicite les uns et menace de punir les autres (cf., ci-dessous).

La situation est effectivement très contrastée selon les cantons et les communes. Cany 28Romain C. Le district de Cany pendant la révolution. Yvetot, imprimerie A. Bretteville. Juillet 1899. Accessible via Gallica.fait partie des communes exemplaires. Le 22 mars dernier (3 Germinal an II), la salpêtrière y avait été fêtée à grands renforts de chants et discours avec la participation active des épouses des administrateurs du District !
La situation est tout autre à Veules le 11 Juin (23 Prairial) quand Lemaréchal « commissaire nommé révolutionnairement » se présente « pour faire avancer la fabrication du Salpêtre et faire fournir tous les objets et vases nécessaires à la dite fabrication ».
Plusieurs correspondances témoignent des raisons invoquées aux retards successifs.
Le 20 Juin ( 2 Messidor an II), Veules est censée fournir deux cents livres de salpêtre par décade. Or, à cette date, Veules ne dispose toujours pas de chaudière ; « la recherche est restée vaine pour s’en procurer une à trois reprises…». Philippe Ladiré officier municipal chargé de veiller à tout ce qui concerne le salpêtre, expose les avantages qu’il y aurait à transférer l’activité « il serait facile de faire la cuitte du salpêtre dans la commune de Sotteville vu qu’il y a 4 à 5 chaudières de montées avec du ciment et solides dans le cas d’être à toutes les épreuves de la cuitte et comme il est aussi possible de porter toutes les eaux à Sotteville comme à la commune de Veules et que cela éviterait bien des frais à la République ».
Le District ne l’entend pas ainsi car quatre jours plus tard, Caumont se déplace à Veules, constate et commande : « …ayant remarqué les retards causés par la négligence de la municipalité qui a toujours différé de faire monter la chaudière qui a été assignée pour l’évaporation des eaux du canton, vu les intérêts de la chose publique… requiert de faire partir sur le champ une voiture attelée de chevaux pour y prendre une chaudière chez le citoyen Romain au dit Cany ….la dite chaudière sera pesée en présence de témoins pour en tenir compte au dit Romain à due estimation A Veules (cf., ci-dessous)».

Peu de temps après cet épisode, le 4 Juillet (16 Messidor an II), Ladiré démissionnera de sa charge de surveillance du salpêtre pour le compte de la municipalité, ne voulant pas être considéré comme le responsable du retard.
Le manque du bois de chauffage
Le 29 Juin (11 Messidor an II), la chaudière a bien été livrée et « on fait le fourneau pour placer la chaudière », mais aucun bois de chauffage ne semble disponible localement, les officiers municipaux de Veules requièrent l’autorisation du District « Nous vous invitons de nous marquer où nous pourrions avoir du bois pour chauffer29Avec du bois fraîchement coupé, le fourneau devait avoir un mauvais rendement… et faire le dit salpêtre parce que nous n’avons aucun particulier chez nous qui en tient. Il y a bien chez nous du bois de l’émigré Lepicard et sur les fossés du ci-devant couvent. Si vous jugez à propos que nous en fassions jeter bas, nous vous invitons de nous autoriser et nous marquer où nous pourrions en avoir ».
S’agissant dans les deux cas de biens nationaux, l’autorisation du District est requise. L’autorisation est donnée pour l’abattage dans le bois Lepicard. Ce bois est possiblement celui cité par Mme Chaignet-Sortais30Chaignet-Sortais, Bernadette. Demeures nobles entre terre et mer. Château et Manoir de Veules, résidences des lieutenants de l’Amirauté. Editions ASPV. 2018, cf p. 156/166. sous le nom de « petit bois» situé entre le « Vieux Château » et le bourg.
Jean François Lepicard (1760->1823), né au Mesnil Durdent, a émigré en fin 1791. Ses titres au décès de son épouse (1785) étaient « Messire Jean François Le Picard chevalier seigneur de Beaucamp31Beaucamp est un toponyme retrouvé dans plusieurs localités de Seine maritime. Les documents du début du XVIIème attestent d’un petit fief dans la paroisse de St Martin de Veules, voir Mme B. Chaignet-Sortais Demeures Nobles op. cit., p 129-130.
de Veules de la Prévôté de Gueutteville Seigneur et Patron du Mesnil-Durdent Garde de sa Majesté.
Le besoin de cendres
A partir de Juillet, l’évaporation et les opérations de cuite semblent donc réalisables à Veules. Pour alimenter cette chaudière, il faut disposer d’eaux salpêtrées en quantité suffisante. Le lessivage des terres requiert de grandes quantité de cendres. La collecte des cendres dans les communes du canton est effective à la mi juillet (St Pierre Le Vieux et Iclon sont les premières à s’y employer). La collecte et le brûlage des végétaux se déroulent à Veules du 12 au 29 Juillet (24 Messidor-11 Thermidor). La municipalité confie cette mission à Guillaume Quesnel fils, qui s’en acquitte de manière conforme aux recommandations de la Société Populaire de Rouen « Frères et Amis, vous jugerez convenable, pour ménager les bras nécessaires à la Moisson, d’employer le zèle des jeunes adolescents qui s’empresseront les uns de récolter les herbes, les autres d’en faire le brûlement et le transport aux lieux de dépôt ».

Ainsi, Guillaume Quesnel mobilise entre six et quatorze femmes et enfants, selon les jours, du 12 au 29 Juillet, (cf., ci-dessus) pour ramasser des branches destinées au brûlage. Il recrute trois hommes pour couper les ronces. Au total, 900 bourrées sont ramassées qui brûlées donnent 54 boisseaux de cendres livrées en deux fois « entre les mains du citoyen Jacques Vaulard, agent du salpêtre » . Cette quantité de cendres sera rapidement épuisée car le 19 septembre (3 ème sans culottide an II) Lemaréchal requiert de « fournir 15 boisseaux de cendres provisoirement sous le délai de 4 jours et fournir régulièrement dix boisseaux par décade ».
Contraintes et dépendances de la salpêtrière de Veules
De la mi-Juillet jusque fin Septembre 1794 la salpêtrière semble en pleine activité, activité sous la contrainte des pressions exercées par Lemaréchal et dépendante des ustensiles réquisitionnés. Le temps pris par la cuite occasionne du travail de nuit.
Salaire de Jacques Vaulard et des ouvriers
Le 4 Août (17 Thermidor an II) le conseil général de Veules accorde à « Jacques Vaulard agent Révolutionnaire du Salpêtre de notre commune la somme de trois livres par chaque jour tant pour les jours ordinaires que ceux qu’il sera obligé de passer la nuit pour besoin urgent comme l’exigent les cuittes du Salpêtre et autres. Fait et arrêté en la maison commune séance publique et permanente les jours mois et an ci-dessus dits ». (cf., ci-dessous).

Les ouvriers se plaignent de ne recevoir que 40 sols (2 livres) par jour, ils seront augmentés de 10 sols à la fin Octobre après avoir revendiqué auprès du District.
Réquisitions de Pierre Lemaréchal
Le registre de délibérations atteste que Lemaréchal doit forcer la municipalité à poursuivre l’activité. Le 18 Septembre (3 ème sans culottide an II) « citoyens officiers municipaux …, vous êtes requis pour la quatrième fois par l’administration de fournir à l’agent du Salpêtre de votre dîte commune (i) une voiture pour porter des terres salpêtrées à votre atelier, ii) deux hommes pour tirer les dîtes terres et les charger dans la dîte voiture, iii) de faire ferrer un seau qui est présentement chez le maréchal ».

Les ustensiles réquisitionnés pour la salpêtrière de Veules
La salpêtrière de Veules a besoin de l’apport extérieur d’ustensiles. Ainsi le 17 Juillet, Lemaréchal requiert d’Angiens six chaudières de faible contenance, le 21 Juillet c’est par la contrainte qu’il exige des chaudières à Blosseville, le 7 septembre, il commande une brouette au charron de Sotteville-sur-Mer. Enfin, deux propriétaires de La Chapelle-sur–le-Dun « prêtent » chacun une cuve.
Le canton de Veules et le salpêtre : Octobre 1794 – Mars 1795
Réorganisation de la supervision des travaux du salpêtre
Après les évènements 9 et 10 Thermidor (27-28 Juillet) et l’instauration d’un nouveau gouvernement, le représentant du peuple, Jean Sautereau (1741-1809) est arrivé début septembre en mission en Seine inférieure. Il opère des changements « des épurations » parmi l’administration du District et les conseils généraux de chaque commune. Ainsi, Vastey arrêté le 11 Octobre, est remplacé par Jourdain nouvel agent national du District de Cany dont le qualificatif « révolutionnaire » devient « régénéré » (cf., ci dessous). Le 27 Octobre 1794 (6 Brumaire an III), ce conseil général du District présidé par Mayer prend un arrêté qui modifie radicalement l’organisation de la surveillance des travaux du salpêtre.

L’avenir incertain de Caumont
Cet arrêté prévient Caumont l’agent en chef, parce qu’il est un « ex curé », de son remplacement si dans un délai de trois décades il n’a renoncé au célibat. Cette décision n’est pas rare. L’exemple proche est le secrétaire du District, celui qui justement tient la plume rédigeant cet arrêté : Charles Constant Havas (1757-1819), ex curé de Néville, deux mois plus tôt, a épousé Marie-Louise Hervé…
Les compétences d’organisateur de Caumont sont reconnues. Le 7 Septembre (21 Fructidor an II) dernier au vu de son activité « ses fréquents déplacements pour surveiller tous les ateliers ne lui permettent pas de tracer lui-même le grand nombre de tableaux dont il a besoin pour ses opérations », le District finance l’impression de 300 exemplaires de tableaux pour le salpêtre chez Béhourt imprimeur à Rouen.
Son bilan pour le District est positif : il présente les résultats le 2 Novembre (12 Brumaire an III). Du 21 au 31 Octobre, première décade de Brumaire, sous sa direction le District a produit 2017 livres de salpêtre, soit le double du minimum (1000 livres) qu’avait fixé le Comité de Salut Public.
Le District n’entend pas la critique des adjoints Giot et Mangnan
Cet arrêté maintient en poste les deux adjoints du District, mais les oblige à visiter au moins une fois par décade tous les ateliers du District. Dans une lettre aux administrateurs le 21 Novembre (1 Frimaire an III), Giot et Mangnan estiment qu’on leur impose « une tâche nous le disons hardiment presque impossible ». Ils décrivent une réalité bien différente de la langue de bois officielle : « Il s’en faut beaucoup que les municipalités, comme vous en êtes persuadés, aient favorisé et favorisent encore les opérations du salpêtre. Nous savons par expérience qu’elles n’ont rien négligé pour les entraver. Nous devons en excepter cependant une minorité active et révolutionnaire…Il est indispensable de stimuler la majorité des municipalités pour l’extraction de la mort aux tyrans. Pour cela il est indispensable de visiter souvent certains ateliers pour y entretenir une activité tandis que d’autres n’ont pas besoin de surveillants ». Ils ajoutent que l’obligation qui leur est faite d’obtenir un certificat auprès des officiers municipaux de chaque commune visitée « leur ferait perdre un temps précieux » d’autant plus « dans une saison où les jours sont courts et le temps mauvais ». Ils demandent « un traitement proportionné à nos besoins et qui puisse nous dédommager des frais que vont nous nécessiter des courses continuelles ».
Giot et Magnan « ont continué …leur surveillance dans les cantons et les communes pour y presser la fabrication du salpêtre » mais le 2 mars 1795 (12 Ventôse an III) en l’absence de certificat signé de chaque commune, l’administration refuse de leur payer le salaire des trois mois précédents. Ils réclament justice auprès de Bernard J.M. Duport (1762-1832)32Bernard Jean Maurice Duport (du Mont Blanc) est représentant du Peuple en mission en Seine inférieure en janvier-février 1795. ,représentant du Peuple en mission, le 26 mars (6 Germinal an III) qui accuse réception et renvoie la décision au District. Nous ignorons si leur requête fut vaine ou partiellement entendue.

La destitution de Pierre Lemaréchal
La décision la plus drastique de l’arrêté est la suppression des postes d’agent de canton : « les neuf agents de canton deviennent inutiles à cause de la pleine activité où se trouvent les ateliers et onéreux à la République par les dépenses qu’ils occasionnent » ; en conséquence ils cessent leur fonction à partir de 5 Novembre (15 Brumaire an III). Parmi les neuf, Lemaréchal est le seul à être destitué « comme ayant perdu la confiance de l’administration ». Aucune précision n’est fournie. Deux hypothèses nous semblent possibles : (i) la révélation de ses antécédents, après la mise à l’écart de Vastey (cf., plus haut) , (ii) l’insuffisance des résultats de la fabrication du salpêtre dans le canton de Veules.
Les aléas de la salpêtrière de Veules : Novembre 1794 – Mars 1795
Nous manquons de chiffres mais la destitution de Lemaréchal suggère que la contribution du canton de Veules est modeste, d’autant plus que les aléas et difficultés de fonctionnement s’enchaînent.
Novembre 1794 : la salpêtrière à l’arrêt par manque d’éclairage
Un courrier de la municipalité informe que les travaux de la salpêtrière sont interrompus depuis le 4 Novembre : « Chargés de fournir ce qui est nécessaire pour la fabrication du salpêtre nous avons employé toutes sortes de moyens pour y entretenir l’activité révolutionnaire. Malgré notre bonne volonté les travaux sont interrompus depuis trois jours faute de lumière. Nous vous prévenons que nous ne pouvons plus longtemps satisfaire à cet indispensable besoin de l’atelier. Pourquoi nous vous adressons à vous citoyens afin que vous nous accordiez un baril d’huile pour éclairer les travaux pendant l’hiver. A ce défaut nous ne répondons pas que les travaux soient interrompus ». L’huile en question est celle tirée des grains de rabette (cf., plus haut).
Novembre 1794 : la salpêtrière manque de bois de chauffage
Le 8 Novembre (18 Brumaire an III), le maire et les officiers municipaux écrivent aux administrateurs du District « Citoyens nous vous prévenons que nous ne pouvons plus longtemps fournir le besoin nécessaire à l’entretien de l’atelier révolutionnaire du salpêtre de notre commune vu qu’il n’y en a plus du tout sur la cour de l’émigré Picard. En conséquence nous vous invitons de bien vouloir nous autoriser d’en faire abattre sur la cour du ci-devant couvent…ou bien sur les futaies appartenant aux émigrés les plus proches de nous ».
Le chauffage du fourneau va donc être assuré par l’abattage du bois du couvent. Le recensement de ces arbres date du 17 mai 1790 : Les arbres de haute futaie autour de la cour du dit couvent montant à la quantité de cent cinquante arbres non compris nombre de petits sur les fossés et devant l’église qui sont de nouvelles plantations environ trois cents pieds d’arbre. En décembre 1793 Jean Vattement, charpentier avait acheté et abattu quelques uns des plus anciens.
Cette réalité du manque de bois de chauffage dépasse le cadre de la seule fabrication du salpêtre. Elle touche, par exemple, le chauffage hivernal des corps de garde sur la côte.
Janvier 1795 : Moïse Chevalier est chargé des réquisitions
La réorganisation ayant supprimé l’agent du canton de Veules, le conseil général de Veules se réunit le 7 Janvier 1795 (18 nivôse an III) « aux fins de nommer un commissaire pour veiller et satisfaire à tous les besoins de l’atelier du salpêtre et de mettre en réquisition tous bâtiments chevaux voitures et autres objets qui y seront nécessaires ». Moïse Chevalier (1758-1797), officier municipal, est ainsi nommé.
Février 1795 : la salpêtrière de Veules et les salaires
Le 19 Février 1795 (1er Ventose an III), Caumont écrit aux officiers municipaux de Veules. « Frères et amis, Je suis informé que la salpêtrière de votre commune est désertée depuis huit jours par les ouvriers ordinaires. Il est temps que les travaux reprennent leur activité. Si vous voulez éviter les fâcheux effets d’une responsabilité compromise ainsi que les deux ouvriers qui travaillaient avec l’agent reprennent par votre ordre leurs travaux à la salpêtrière, je compte que vous vous empresserez de vous conformer à cet ordre fraternel en leur payant un salaire proportionné aux circonstances ». (cf., ci-dessous).

(1er Ventose an III) cf., texte ci dessus. ADSM, L 5909.
Les « circonstances » sont la crise de subsistances et l’augmentation continue du prix du pain.
L’agent Jacques Vaulard est désormais aidé par Adrien Collet. Le 20 Février, tous deux obtiennent une augmentation : le salaire de Vaulard passe à 3 livres dix sols chaque jour et pour les nuits qu’il pourra passer, et celui de Collet à 3 livres.
Mars 1795 : La salpêtrière de Veules doit rendre une chaudière
En mars 1794, la municipalité avait emprunté à Elie David, épicier de Veules, une chaudière de cuivre qui lui servait à fondre du suif pour fabriquer de la chandelle. Après avoir réclamé en vain sa chaudière à plusieurs reprises, David obtient gain de cause auprès des administrateurs du District le 3 mars 1795 (13 Ventose an III). Obligée d’obtempérer, la municipalité de Veules (cf., ci-dessous) réclame alors l’autorisation de la remplacer par la réquisition d’une chaudière dans une autre commune du canton.


Mars 1795 : Tentative de relance de la fabrication du salpêtre

Le 15 Mars (25 Ventôse an III), les administrateurs du District de Cany (cf., ci-dessus, le qualificatif régénéré n’est plus de mise…) adressent aux municipalités un imprimé pour relancer l’engouement au nom du patriotisme. Cet extrait est exempt de toute menace, le ton a bien changé en six mois : « …nous vous le répétons, c’est votre amour pour la patrie que nous voulons seul intéresser ; nous connaissons vos sentiments généreux, ils vous font supporter difficilement l’idée qu’une Municipalité surveillante, soit elle-même surveillée… vous ne tromperez point la confiance de l’Administration, votre zèle, au contraire, vous portera à surveiller avec toute l’exactitude possible, les opérations de vos ouvriers et à leur accorder un juste salaire. Redoublons d’effort, s’il est possible, frères et amis, nos armées partout victorieuses ont renversé nos ennemis, préparons les coups qui doivent les écraser ».
C’est l’occasion d’évoquer quelques victoires contemporaines ; de Fleurus le 26 Juin 1794 aux Pays-Bas autrichiens (Belgique actuelle) ; le 2 Août 1794, l’occupation de Saint-Sebastien (Pays basque espagnol) ; la victoire d’Aldenhoven (Allemagne actuelle) le 2 Octobre 1794 contre l’armée de la monarchie de Habsbourg, permettant le contrôle de la rive gauche du Rhin ; le 23 Janvier 1795, la capture de la flotte hollandaise (marine des Provinces Unies) prise dans les glaces au Helder (extrémité nord des Pays-Bas actuels).
Fin de la fabrication du salpêtre dans le canton de Veules : Avril-Juin
Les ateliers du Salpêtre à l’arrêt
Caumont prévient l’administration le 3 Avril (14 Germinal an III) que « les travaux sont suspendus presque dans tous les ateliers soit par la négligence des agents particuliers soit par le défaut de bois et cendres ». La « négligence » a comme première explication la famine. Qu’il s’agisse de fabriquer du salpêtre, de travaux agricoles ou même de rédiger des écrits administratifs, travailler est bien difficile quand la préoccupation vitale est de trouver des subsistances. Parmi les conséquences, citons le 12 Avril un attroupement qui force les portes de l’église d’Ingouville, renversant les cuviers du salpêtre, des attroupements venus de plusieurs communes réclamant du grain ou du pain à Saint Valery jusqu’à l’irruption dans la salle des séances du District de Cany les 25 et 26 mai (6-7 Prairial an III).
Le Décret de la Convention et son application dans le District
Le décret relatif aux salpêtriers du 6 Avril 1795 (17 Germinal an III) 33Convention Nationale Décrets : prononcés dans la séance du 17 Germinal (6 Avril 1795), 8-9/28. BNF. Accessible via Gallica. siffle la fin de la mobilisation des communes et des cantons pour le Salpêtre. Les articles précisent (i) les conditions d’exercice des salpêtriers commissionnés, (ii) la restitution par les communes des ustensiles réquisitionnés à leurs propriétaires. Quant aux ustensiles payés sur des fonds avancés par le trésor public, ils doivent être vendus après avoir été estimés. Un article stipule que les agents salpêtriers de District recevront leur traitement jusqu’à la date butoir du 20 Mai (1er Prairial an III). Caumont est directement concerné. Le 22 Avril 1795 (3 Floréal an III), se trouvant « dans la nécessité de se procurer un nouvel emploi…Caumont invite l’administration du District à le proposer à la commission des décrets et archives de la Convention nationale ainsi qu’au Département pour remplir une place vacante aux archives du Département ». L’administration donne son accord mais le charge « de rendre le compte général de sa gestion d’agent général du Salpêtre ». En réalité, Caumont restera jusqu’aux derniers moments du salpêtre dans le District. A la fin juillet, Caumont supervisera les dernières séances de cuite dans les communes de Cany, Ourville, Valmont et Sassetot puis la liquidation des ustensiles pour laquelle il fera appel à nouveau à l’expertise de Giot.
Juin 1795 : les dernières cuites du salpêtre de Veules
Les eaux salpêtrées encore disponibles dans les communes doivent être apportées pour les transformer en pains de salpêtre. Une des dernières livraisons connues, en date du 29 Avril provient d’Angiens.
La famine est telle que la salpêtrière est à l’arrêt « les ouvriers de l’atelier du salpêtre ne pouvaient y travailler vu qu’ils n’ont aucune subsistance et vu que l’administration du District nous presse… Le 14 Juin (29 Prairial an III) « Vu le pressant besoin de finir la cuite du salpêtre, il sera pris en emprunt pour l’atelier du salpêtre trois rations de pain tous les jours jusqu’à la fin de la cuite chez le citoyen Boullard, préposé pour le passage des troupes et sous son bon plaisir et qu’il lui sera rendu en nature la même quantité qui lui sera prise».
Le nombre de jours et nuits nécessaires pour clore cette activité de cuite n’est pas connu. A suivi le temps de l’inventaire et de restitution des ustensiles réquisitionnés un an plus tôt, parmi lesquels deux cuves à rendre à leurs propriétaires de la Chapelle.
Le bilan du salpêtre, de la nation au canton de Veules
Bilan national du salpêtre
Cette organisation pour fabriquer le salpêtre à marche forcée pendant une seule année mobilisa tout le pays, des scientifiques jusqu’aux ouvriers des communes. Prieur (1763-1832), l’ancien membre du Comité de Salut Public, instigateur de ce plan, vante en 179734Claude-Antoine Prieur-Duvernois, (Prieur de la Côte d’or) in Annales de Chimie, Tome XX, Paris, 1797, p 298-307. via Gallica. « l’exploitation extraordinaire de salpêtre qui a eu lieu en France pendant les années 2 et 3 de la république… plus de 16 millions de livres de salpêtre brut ont été récoltés du 14 Frimaire an II au 14 Frimaire an III (4 décembre 1794) » à comparer aux 5,5 millions par an quand la production fut rendue aux seuls salpêtriers commissionnés. Prieur évoque les victoires militaires et comment « les puissances étrangères ont été forcées, successivement de se détacher de la coalition ennemie de la République ». La fin de cette mobilisation pour le salpêtre coïncide effectivement avec la signature le 5 Avril 1795 (16 Germinal an III) du traité de paix avec la Prusse (premier traité de Bâle), puis suivirent le traité de paix et d’alliance avec la République des Provinces Unies le 16 Mai (27 Floréal an III) et un second traité de Bâle avec l’Espagne le 22 Juillet (4 Thermidor an III).
Bilan du salpêtre du District de Cany
L’échelon administratif du District a été supprimé par la Constitution du 5 Fructidor an III (22 Août 1795). Les administrateurs de l’ex directoire du District avec Mayer comme président rendent leurs comptes dans tous les domaines le 21 Avril 1796 (2 Floréal an IV). On y trouve les chiffres de la production du salpêtre pour l’ensemble du District, à savoir 46980 livres de salpêtre dont 42193 adressées à la raffinerie de Rouen et 4350 à la raffinerie de Paris. Dans ces raffineries, est effectuée la fabrication de la poudre associant au salpêtre du charbon de bois de bourdaine et du soufre. Au 1er Janvier 1796, 42 hommes travaillent à la Poudrerie de Maromme, 54 aux ateliers et à la raffinerie du champ de Mars à Rouen.
Bilan du salpêtre dans le canton de Veules
Le bilan complet du canton n’est pas connu. En revanche, nous disposons des comptes pour six communes (Cailleville, Iclon, Gueutteville les Grès, La Chapelle sur Dun, Sotteville-sur Mer, Saint Pierre le Vieux). Les productions d’eaux salpêtrées et de cendres de ces six communes sont rassemblées dans le tableau ci dessous, auxquelles nous avons ajouté la production de cendres à Veules connue sur une courte période.

Le volume total est donc d’environ 30 m3 d’eaux salpêtrées et 9 m3 de cendres. Ce total doit être compris comme un minimum, par défaut d’exhaustivité des informations disponibles35Manquent plusieurs registres de délibérations des communes à cette période.. A titre d’exemples, la commune d’Angiens a perçu une recette de 1550 livres mais sans préciser la production correspondante, Blosseville a participé mais sans fournir ni comptes ni pièces de dépense.
Au total, cette mobilisation particulière de la fabrication du salpêtre pendant près de 15 mois dans le canton de Veules est marquée par l’autorité de l’ex-curé Caumont qui sait forcer les réticences, notamment des autorités du chef-lieu. La famine et le manque de bois sont des explications aux aléas de la production de ce canton.
Il existe aussi une diversité dans la réactivité et l’engagement selon les communes.
Les lecteurs intéressés par les documents relatifs à chaque commune (Angiens, Blosseville, Sotteville-sur- Mer, La Chapelle-sur-Dun…..autres à suivre) pourront se reporter aux articles spécifiques qui évoquent les personnes (municipalité, agent du salpêtre,…), les ustensiles et autres matériels, la production et les dépenses occasionnées.
Auteur : D. Hannequin
Références
- 1En référence aux journées du 9-10 Thermidor avec la chute du gouvernement et la condamnation à la guillotine de Robespierre et ses amis.
- 2Archives Départementales de Seine Maritime (ADSM): 1QP 604-605 ; 1QP 652 ; L 264 ; L 895 ; L 1389 ; L 1390 ; L 1391 ; L 1392, L 1393, L 1409, L 1414 ; L 1415 ; L 1432 ; L 5878, L 5909 ; L 5937 ; L 6162.
- 3Fournier, J. Les pharmaciens et la récolte du salpêtre sous la Convention : l’exemple de Joachim Proust (1751-1819) . In Revue d’histoire de la pharmacie, 91ᵉ année, n°337, 2003. pp. 79-102. Accessible via Persée http://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_2003_num_91_337_9265
- 4Lavoisier, Antoine-Laurent de. Instruction sur l’établissement des nitrières et sur la fabrication du Salpêtre. 1777, voir p. 46/99 accessible via Gallica.
- 5Lavoisier, Antoine-Laurent de. L’art de fabriquer le salin et la potasse . Suivi des Expériences sur les moyens de multiplier la fabrication de la potasse, par le citoyen Pertuis, et par le citoyen B.G. Sage. Paris chez Cuchet, 1794 accessible via Gallica.
- 6Scheler Lucien. Lavoisier et la régie des poudres. In: Revue d’histoire des sciences, tome 26, n°3, 1973. pp. 193-222, accessible via Persée.
- 7Description de l’art de fabriquer des canons : faite en exécution de l’arrêté du Comité de Salut Public, du 18 Pluviôse de l’an 2 de la République Française une et indivisible. Imprimé par Ordre du comité de Salut Public. Paris An 2. Exposé historique des circonstances qui ont donné lieu à la composition de cet ouvrage. vues 11 et suivantes /310 vues, accessible via Gallica.
- 8La bourdaine (Frangula alnus) est un arbuste ou arbrisseau. Pour l’utilisation de son charbon de bois, l’arbuste doit avoir 3 ans ou plus.
- 9Cf le calendrier révolutionnaire dont la « semaine » est de dix jours (décade), le dernier jour « décadi » étant censé être chômé.
- 10N° 76 du 16 Frimaire an II.
- 11Plusieurs variantes de double fond, comme une planche trouée, de la paille..
- 12Citons Lavoisier (op. cit., en 1777, p 46-47). « ce sel extrait des cendres existe dans le commerce connu sous le nom de potasse, on le fabrique en abondance en Suède, en Danemark, dans toutes les forêts du Nord de l’Allemagne, et il est aisé de l’avoir en France à bon marché ». Les relations internationales ont radicalement changé en 1794.
- 13Voir les pages de Lavoisier (op. cit. , 1777, pp.41-45).
- 14Richard C. Les savants et le salpêtre en Normandie sous la Terreur p. 231- 246 in La Révolution française, tome 73 ème, Paris, 1923.
- 15Renout F. Francois Antoine Henri Descroizilles. Cercle généalogique du Pays de Caux. en ligne 7 Juillet 2017.
- 16Guillermé A. La chimie parisienne entre artisanat et industrie (1760-1830). Comptes Rendus Chimie, 15, 2012, p 569-579, voir page 575.
- 17in Claude-Antoine Prieur-Duvernois, (Prieur de la Côte d’or) Annales de Chimie, Tome XX, Paris, 1797, p 298-307, note p. 301 via Gallica.
- 18Loi sur le mode de gouvernement provisoire et révolutionnaire, Collection Baudouin, vol 44, page 141-150, accessible via La Loi de la Révolution Française 1789-1799 : https://artflsrv03.uchicago.edu/philologic4/revlawall1119/
- 19Barère de Vieuzac, Bertrand. In Tome LXXXIX des archives parlementaires- Du 29 germinal au 13 floréal an II (18 avril au 2 mai 1794) pp. 30-31; via Persée.
- 20Alexandre Léonce Lapostolle né à Maubeuge le 21 décembre 1749, décédé à Amiens le 18 décembre 1831 est un chimiste et savant.
- 21Les pailles de navette et colza sont répertoriées dans l’ouvrage de Lavoisier consacrée à la fabrication du salin. Lavoisier, Antoine-Laurent de (1743-1794). L’art de fabriquer le salin et la potasse . Suivi des Expériences sur les moyens de multiplier la fabrication de la potasse, par le citoyen Pertuis, et par le citoyen B.G. Sage. Paris chez Cuchet, 1794 accessible via Gallica, cf page 122.
- 22Dans l’enquête de 1794, sur l’ensemble de la Seine Inférieure, la rabette occupait 1174 acres contre 1931 acres pour le colza, in Charles de Beaurepaire (1828-1908) : Renseignements statistiques sur l’état de l’agriculture vers 1789. Rouen. Imp Cagniard. 1889, p. 59/113.
- 23Revel occupa de nombreuses fonctions depuis 1787 dont féodiste, juge de paix, procureur de Veules, administrateur du District de Cany, député à la Convention du 3 Août 1793 au 26 Octobre 1795, commissaire du Directoire exécutif…puis retournera dans l’Eure de son enfance.
- 24Le creusement de ce puits au milieu du cloître date du 1er Juillet 1649 in Jean-Marie de Vernon (16..-1695 ; tertiaire franciscain). Histoire générale et particulière du tiers ordre de Saint-François d’Assise. 1667, Tome 3, p. 297. Accessible via Gallica.
- 25Cet intitulé équivaut à l’actuel conseil municipal.
- 26Veules libre est le nom révolutionnaire rencontré pendant l’an II (premier semestre 1794) dans les délibérations de la commune de Veules, les réunions de la Société Populaire de Veules et les comptes-rendus de séances du District de Cany.
- 27L’orthographe d’un nom propre varie selon les rédacteurs. Nous adoptons pour Vaulard comme pour les autres, l’orthographe utilisée par la personne elle-même lorsqu’elle écrit son nom ou signe.
- 28Romain C. Le district de Cany pendant la révolution. Yvetot, imprimerie A. Bretteville. Juillet 1899. Accessible via Gallica.
- 29Avec du bois fraîchement coupé, le fourneau devait avoir un mauvais rendement…
- 30Chaignet-Sortais, Bernadette. Demeures nobles entre terre et mer. Château et Manoir de Veules, résidences des lieutenants de l’Amirauté. Editions ASPV. 2018, cf p. 156/166.
- 31Beaucamp est un toponyme retrouvé dans plusieurs localités de Seine maritime. Les documents du début du XVIIème attestent d’un petit fief dans la paroisse de St Martin de Veules, voir Mme B. Chaignet-Sortais Demeures Nobles op. cit., p 129-130.
- 32Bernard Jean Maurice Duport (du Mont Blanc) est représentant du Peuple en mission en Seine inférieure en janvier-février 1795.
- 33Convention Nationale Décrets : prononcés dans la séance du 17 Germinal (6 Avril 1795), 8-9/28. BNF. Accessible via Gallica.
- 34Claude-Antoine Prieur-Duvernois, (Prieur de la Côte d’or) in Annales de Chimie, Tome XX, Paris, 1797, p 298-307. via Gallica.
- 35Manquent plusieurs registres de délibérations des communes à cette période.
