Introduction
Cet article complète l’article global consacré à la fabrication du salpêtre dans le canton de Veules 1794-1795. La contribution spécifique de la commune de Saint-Pierre-Le-Vieux est connue essentiellement grâce à des quittances et des bilans de production et de dépenses. Ces documents nous informent sur la chronologie des différentes activités et l’identité des personnes impliquées.
Guillaume Allais, l’agent du salpêtre
Après le décret du 14 Frimaire an II (4 Décembre 1793), décidant l’extraction du salpêtre dans toute les communes de la République, l’organisation se met en place en mars 1794 dans le District de Cany. Dans la plupart des communes, est décidée l’embauche d’un agent du salpêtre. Cet agent doit commencer par s’instruire auprès de Louis Caumont, l’agent en chef du salpêtre pour le District de Cany. La quittance ci-dessous apprend que Guillaume Allais est l’agent du salpêtre de Saint-Pierre-Le-Vieux.

« Reçu du citoyen Guillaume Allais1 agent de la commune de St Pierre Le Vieux la somme de neuf livres pour un aréomètre que je lui ai fourni à Cany le 13 Floréal 2 ème année de la République. Caumont ».
La première mission de l’agent du salpêtre est de repérer les terres riches en salpêtre puis de les extraire en faisant appel à des ouvriers. Vient alors le temps du lessivage de ces terres salpêtrées. L’aréomètre est l’instrument nécessaire pour mesurer la teneur en salpêtre des eaux salpêtrées qui seront livrées à la salpêtrière de Veules. Caumont vend cet aréomètre à Allais, probablement à l’issue de sa période d’instruction à « l’école du salpêtre » de Cany.
Les ouvriers et l’extraction des terres

« J’ai soussigné Guillaume Allais agent du lessivage des terres salpêtrées de la commune de Saint Pierre le Vieux reconnais avoir reçu de la Municipalité du dit lieu la somme de cent vingt six livres pour payer les ouvriers qui ont chargé les terres salpêtrées à raison de soixante trois jours à deux livres par jour. Fait le jourd’hui vingt-huit Ventôse l’an troisième de République française une et indivisible. Bon pour 126. Guillaume Allais agent ».
Cette quittance a posteriori ne permet pas de savoir à quelle date s’est terminée l’extraction des terres salpêtrées.
Baptiste Mauviel, l’adjoint de l’agent du salpêtre et le lessivage des terres
Le déversement des terres et de l’eau, les passages successifs dans des cuviers requièrent des manipulations. Un deuxième homme est nécessaire.

« J’ai soussigné Baptiste Mauviel reconnais avoir reçu de la Municipalité de Saint Pierre le Vieux la somme de quatre cent soixante quatorze livres quinze sols pour deux cent onze jours que j’ai fait au lessivage des terres salpêtrées étant adjoint de l’agent à raison de deux livres cinq sols par jour dont je tiens généralement quitte la dite Municipalité – fait ce jourd’huy quinze de Floréal l’an troisième de la République française une et indivisible. Bon pour 474 livres 15 sols. La marque + de Baptiste Mauviel. Guillaume Allais agent ». L’écriture et la signature attestent que cette quittance a été rédigée par Guillaume Allais.
Jean Cornillot le tonnelier
Un tonnelier est requis dans chaque atelier du salpêtre. En effet, c’est à partir d’un tonneau scié par le milieu que sont fabriquées deux cuves ou cuviers. De plus, il faut aménager chacun d’eux pour le lessivage des terres salpêtrées, l’eau qui circule au travers de la terre mêlée à des cendres devant s’écouler par un robinet (champleur).

« Je soussigné Jean Cornillot tonnelier reconnait avoir reçu du citoyen Guillaume Allais la somme de 12 livres pour avoir fourni et fait du travail aux cuves pour servir à lessiver des terres salpêtrées aux quatre hameaux. Le 2 Messidor l’an deuxième de la république française une et indivisible. La marque + de Jean Cornillot ». Nous ignorons qui a rédigé cette quittance pour Cornillot qui ne maîtrise pas l’écriture. Les quatre hameaux 2 de Saint-Pierre-Le-Vieux sont dénommés Bosc le comte, Bourg de Pitié, le Ménillet, Pitié. Ce texte suggère que les terres ont été extraites dans chacun des quatre hameaux.
Pierre Noël et la coupe des végétaux
Les cendres sont nécessaires à l’étape du lessivage des terres pour fabriquer le salpêtre. Le manque de cendres incite la Convention à adopter (18 Avril 1794, 29 Germinal an II) un décret stipulant « que toutes les herbes qui ne servent ni à la nourriture des animaux ni aux usages domestiques ou ruraux …seront de suite brûlées ». Le 21 Juin (3 Messidor an II), Caumont donne l’ordre dans tout le District de Cany de « faire couper et convertir en cendres dans le plus bref délai la lande ou bruyère genêt, jonc marin, lierre, genièvre, ronces, fougères, plantes herbes ou arbustes quelconques ». La commune de Saint-Pierre-Le Vieux a confié cette mission à Pierre Noël.

« Je soussigné reconnais que la somme de quatre cent quatre vingt treize livres deux sous cinq deniers a été payée de la municipalité de St Pierre Le Vieux tant pour moi que les ouvriers occupés à couper les herbes existant dans la dite commune fait ce jour le vingt de Thermidor 2 année républicaine. P. Noël commissaire. Bon pour 493 livres, 2 sols, 5 deniers ».
Le mot « commissaire » signifie que la personne a reçu une mission par une décision prise lors d’une assemblée, par exemple d’un conseil général d’une commune ou du District. Nous verrons (cf., infra) que cette mission comprend également le brûlage des végétaux coupés.
La production de St-Pierre-Le-Vieux : eaux salpêtrées et cendres
Le document original a été converti en un tableau donnant les dates et les quantités livrées à la salpêtrière de Veules.

Le Pot vaut 1, 86 litres, le Boisseau vaut 13,69 litres de matières sèches. Les degrés sont la teneur en salpêtre mesurée par l’aréomètre. Ce tableau montre que l’activité s’est déroulée essentiellement au second semestre 1794. Les quantités du 1er mai 1795, correspondent probablement à la livraison du stock restant pour assurer les dernières cuites de la salpêtrière de Veules qui se termineront en Juin. Il faut noter des cendres potassées. Il s’agit ici du salin, qui est obtenu après le lessivage des cendres communes, ces lessives étant ensuite évaporées à siccité. Il s’agit de l’étape précédant la fabrication, non réalisée ici, de la potasse proprement dite par une calcination qui exige un fourneau.
Etat de la dépense de de St-Pierre-Le-Vieux pour le salpêtre
Le titre complet est « Etat de la dépense des eaux salpêtrées ainsi que pour le coupage des herbes et ronces, le paiement des ouvriers qui ont servi tant à charger qu’à lessiver les terres salpêtrées et achat des cuviers et raccommodages des dits cuviers de la commune de St Pierre le Vieux de la 2 ème et 3 ème année de la République Française ». Cet état permet de connaître le nombre de jours consacrés à chaque tâche, de connaître la hiérarchie des salaires pratiqués entre les citoyens employés. Il complète l’information précédente tirée des quittances individuelles. La page originale recto/verso est ainsi résumée :
- Guillaume Allais, agent du salpêtre pour 347 jours de travail a reçu la somme de 1041 livres à raison de 3 livres par jour.
- pour un aréomètre 9 livres.
- Baptiste Mauviel, adjoint de l’agent du salpêtre, a reçu la somme de 474 livres 15 sous pour 211 jours de travail à raison de 45 sous par jour. Ces 45 sols3 correspondent aux 2 livres et 5 sols4 dans la quittance de Mauviel (cf., supra).
- Les ouvriers qui ont chargé les terres salpêtrées durant 63 jours à raison de 2 livres par jour, ont reçu 126 livres.
- Paiement des cuviers, 61 livres et 10 sous.
- Payé au citoyen Jean Cornillot, tonnelier pour le raccommodage des cuviers la somme de 28 livres 10 sols.
- Payé à Nicolas Telier, maréchal pour le ferrage de deux seaux la somme de 30 livres.
- Pierre Noël, commissaire pour surveiller les personnes requises pour couper les herbes et ronces, le tout brûlé pour faire des cendres dites potassées qui ont été portées au chef lieu de canton, a été payé la somme de 493 livres, 2 sous, 5 deniers tant pour lui que pour les dites personnes susnommées.
- Payées pour trois corbeilles la sommes de 3 livres.
« Nous maire et officiers municipaux de la commune de St-Pierre-Le-Vieux assemblés en Conseil a l’effet de régler les comptes des dépenses qui ont été faites au lessivage des terres salpêtrées…à laquelle il se trouve qu’il a été payé par le receveur du District de Cany la somme de 2500 livres et que toutes les dépenses mentionnées à chaque article du présent état se montent à la somme de 2266 livres 17 sols, sur quoi il reste entre les mains de la municipalité la somme de 233 livres deux sols. Fait et arrêté double à St-Pierre-Le-Vieux au bureau municipal séance du cinq Brumaire l’an quatrième de la République Française une et indivisible ».
Le receveur du District avance les sommes requises pour la mise en place puis pendant le déroulement des activités de chaque atelier du salpêtre. Il est remarquable, contrairement à la majorité des communes, que la trésorerie de St Pierre-le-Vieux soit excédentaire à la fin des opérations du salpêtre.

Nicolas Gruel, officier municipal (m), Jacques Néel, officier m., Jean Hauduc, maire, Jacques Lefrançois officier m. ADSM L 5909.
Bilan du salpêtre à St Pierre-Le-Vieux présenté en Juillet 1796
A la fin de février 1796, le Département de Seine Inférieure adresse à chaque commune une enquête (cf., ci-dessous) afin de savoir si perdure ou non une activité locale de fabrication du salpêtre. La plupart des communes ont donc répondu « néant », mais d’autres comme Saint-Pierre-Le-Vieux ont reporté des informations datant de la mobilisation du salpêtre de l’année précédente. Allais, agent municipal, adresse sa réponse avec retard.

ADSM L 5070.
Le néant dans la colonne « quantité de salpêtre » est logique car seul le chef-lieu (Veules) était équipé d’une chaudière pour faire les opérations de cuite donnant le salpêtre.
La quantité de 2942 pots d’eaux salpêtrées est exactement celle fournie dans le document d’Octobre 1795 (cf., ci-dessus).
Dans la colonne « nature des ustensiles« , le nombre de 9 cuviers et 5 baquets est une information nouvelle. La comparaison avec les dépenses précédentes permet de retrouver l’achat de trois corbeilles mais un seul seau est mentionné alors que deux ont été facturés chez le maréchal-ferrant Nicolas Telier. La quantité de 69 boisseaux de cendres communes correspond au 70 de la déclaration précédente. En revanche, le nombre de 47 boisseaux de cendres salin dépasse le chiffre de 38 boisseaux de cendres potassées précédemment déclarés.
Néant dans la colonne « quantité de bois à brûler » correspond au bois destiné à alimenter le chauffage de la chaudière de Veules. La pénurie en bois de chauffage touchait toutes les communes du canton et à notre connaissance seul du bois abattu à Veules a été utilisé.
Dans la colonne « observations », le texte « tous les ustensiles qui ont servi à lessiver les terres. Le plus grand nombre a été prêté par les citoyens de la commune » est imprécis eu égard à la facture précédente de 61 livres et 10 sous pour l’achat de cuviers. Le décret du 6 Avril 1795 (17 Germinal an III) précisait les modalités de la fin de la mobilisation du salpêtre. Les ustensiles qui avaient été payés sur des fonds avancés par le trésor public devaient être vendus après avoir été estimés afin de rembourser le District. Nous avons des exemples de l’activité déployée par Caumont pour récupérer cet argent dans d’autres cantons, mais n’avons pas connaissance de documents comparables dans le canton de Veules.
Le signataire, Allais, est agent municipal, puisque l’administration des communes depuis la constitution de l’an III (22 Août 1795) a été radicalement modifiée, se limitant à un agent municipal (équivalent de l’ancien maire) et à son adjoint. Cet Allais, agent municipal de 1796, se prénomme Guillaume, homonyme de l’agent du salpêtre l’année précédente mais à la signature bien différente (cf., supra).
Conclusion
En l’absence de document relatif aux délibérations de la commune, ces quittances et comptes gardés précieusement par les Archives Départementales sont une autre manière de connaître les personnes et professions impliquées dans le déroulement des opérations du salpêtre à Saint-Pierre-Le Vieux. La quantité d’eaux salpêtrées produites est au deuxième rang du canton derrière celle de Sotteville-sur-Mer.
- Pour l’orthographe variable des noms propres, ici Allais ou Alais nous adoptons celle de la signature par les intéressés eux-mêmes. ↩︎
- Ces quatre hameaux sont répertoriés à Saint-Pierre-Le-Vieux dans le Dictionnaire Topographique (Dico Topo, https://dicotopo.cths.fr/). ↩︎
- 1 livre = 20 sous, 1 sou = 12 deniers. ↩︎
- L’usage de sol ou sou est équivalent. ↩︎
