Introduction
Cet article présente des archives témoignant de la contribution de la commune d‘Iclon à la fabrication du salpêtre dans le canton de Veules en 1794-1795, dont l’organisation globale est décrite dans un autre article. La commune d’Iclon s’est organisée pour extraire les terres et réaliser leur lessivage afin d’adresser les eaux ainsi salpêtrées à la salpêtrière de Veules. Les citoyens se sont mobilisés pour fournir des cendres mais aussi comme à Sotteville-sur-Mer, des cendres potassées. Ces documents sont l’occasion d’évoquer les noms de plusieurs habitants et des membres de la municipalité.
Pierre Huchy, agent du salpêtre de la commune d’Iclon
Le plan national pour la fabrication du salpêtre instaura la fonction d’agent du salpêtre au niveau de chaque commune sous l’autorité du District. La municipalité d’Iclon est particulièrement réactive au courrier du District du 12 mars 1794 (22 Ventôse an II), stipulant que « l’agent du salpêtre nommé dans les communes se rendra sur le champ à Cany et s’adressera au citoyen Caumont pour suivre l’école d’instruction qu’il y a établie et vous pourrez leur accorder une indemnité pour le temps de leur session ». Louis Caumont est l’agent en chef pour tout le District. Cette instruction concernait essentiellement le repérage des terres à extraire dans la commune, leur extraction puis leur lessivage. La fonction d’agent du salpêtre nécessitait de recruter des aides pour mener à bien ces opérations.
Ainsi le 22 mars 1794 (2 Germinal an II), le conseil général1Cet intitulé équivaut à l’actuel conseil municipal , réuni au complet, rédige le texte suivant : (cf., ci-dessous), « considérant que la Convention a rendu le quatorze Frimaire un décret pour qu’il soit extrait du Salpêtre dans toute les communes de la République et qu’en vertu de la lettre que nous avons reçu des citoyens administrateurs révolutionnaires du District de Cany avons procédé à la nomination d’un agent pour se rendre auprès du préposé à la salpêtrière du District pour s’instruire, le citoyen Pierre Huchy a réuni la pluralité des suffrages, a été proclamé agent pour se rendre à la salpêtrière établie à Cany le six du présent mois (6 Germinal = 26 Mars) et nous lui avons fixé une indemnité de trente livres par décade, ce que le citoyen Pierre Huchy a accepté et signe avec nous le même jour et an susdits ».

Les signatures et marques de haut en bas sont : Adrien Canu, maire ; Nicolas Danger, Pierre Defrene, Jean Grandin ne savent pas signer (le secrétaire indique le nom, et chacun inscrit sa marque, une croix ou un trait au milieu du cercle) : ils font partie des notables (élus ne participant qu’à certaines délibérations). Pierre Huchy est l’agent du salpêtre nommé. Henry Cochois et Pierre Grandin, sont les deux officiers municipaux (élus qui avec le maire, sont la partie active et permanente du conseil). Louis Locquette est l’agent national de la commune (anciennement procureur) : il a une voix consultative dans les délibérations et est chargé de veiller à la bonne application des directives du District, il a transmis la lettre du District (cf., supra). François Pesquet est un des notables ; Baptiste Canu, est le secrétaire. Deux notables présents n’ont pas signé : Modeste Boullier, Guillaume Boullier.
Lemaréchal, commissaire du salpêtre pour le canton de Veules, se présente à Iclon
La dynamique de la fabrication du Salpêtre étant jugé insuffisante, l’administration du District décide de financer un poste de commissaire par canton. Pierre Lemaréchal est ainsi l’un des neuf commissaires du salpêtre, nommé par le District le 31 Mai 1794 (12 Prairial an II). Deux semaines plus tard il est à Iclon.

« Ce jourd’hui vingt six Prairial deuxième année (14 Juin 1794) de la République française une et indivisible s’est présenté au greffe de la municipalité le citoyen Lemaréchal porteur d’une délibération du district de Cany en date du dix-huit Prairial qui l’autorise de surveiller l’agent de notre commune qui extrait la terre salpêtrée. Fait et arrêté le même jour et an susdits ».
La coupe et le brûlage des végétaux à Iclon
Les cendres sont nécessaires au lessivage des terres salpêtrées. Le défaut de cendres à l’échelle de tout le territoire a fait adopter une loi sur le brûlage des végétaux le 18 Avril précédent et sa mise en application est à l’ordre du jour de la séance du District le 21 Juin. La commune d’Iclon est la première du canton à se mobiliser. En effet dès le lendemain « Ce jourd’hui quatre Messidor (22 Juin)….le conseil général de la commune d’Iclon étant assemblé … conformément à une réquisition en date de ce jour qui qui nous a été donné par le citoyen Lemaréchal. nommé par une délibération du conseil général du District de Cany …portant que toutes les orties ronces, chardons, fougères, joncs marins et dogues de notre commune seront coupés et mis au sec pour les brûler pour en avoir les cendres pour flatuer 2Du Cange, Charles Du Fresne (1610-1688). Glossaire françois faisant suite au « Glossarium mediae et infimae latinitatis ». T. 1 / Du Cange ; avec additions de mots anciens, 1879 Tome 1 p. 322 . Flatir , abattre jeter par terre, précipiter. GL Flatare. (GL: Glossaire de la Curne de Sainte-Palaye). les eaux salpêtrées ».
L’agent national entendu, le conseil général arrête, article premier, tous les propriétaires fermiers de cette commune sont requis de faire faucher sur le champ tous les orties, chardons fougères, jonc marins dogues et ronces et de les faire sécher le plus promptement pour être brulées pour en avoir les cendres pour flatuer les eaux salpêtrées, article deux, tous les citoyens et citoyennes qui se refuseront et qui n’obéiront point à cet article premier seront regardés comme suspects et traités comme tels. Fait et arrêté à Iclon au conseil général séance publique le quatre Messidor deuxième année républicaine », (illustration ci-dessous).

La nomination de Guillaume Félix Manneville
« Ce jourd’hui seize Messidor (4 Juillet 1794)…le conseil général de la commune d’Iclon….…conformément et sur le mode d’exécution de la loi du vingt-neuf de Germinal dernier (18 Avril) qui ordonne le brûlement des herbes qui ne servent ni à la nourriture des animaux ni autres usages avons procédé sur le champ à la nomination d’un citoyen à la pluralité de voix pour faire couper et faire ramasser toutes les herbes soit dans les bois, soit dans les herbages soit dans les cours qu’il peut y avoir dans la susdite commune et de ramasser toutes les cendres chez les particuliers et de les faire apporter à la municipalité le citoyen Guillaume Félix Manneville a reçu la pluralité des voix a été nommé pour couper lui même toutes les herbes qu’il avisera bien sans faire de tort aux propriétés le moins possible et de choisir une place pour les brûler aussitôt qu’elles seront sèches dans un lieu écarté des bâtiments craignant les incendies. Fait et arrêté en conseil général séance publique le à Iclon le même jour et an susdits », (cf., illustration partielle, ci-dessous).

Adrien Canu, maire ; François Pesquet, Louis Locquette, Guillaume Boullier, Baptiste Canu,
Les comptes du salpêtre de la commune d’Iclon
La production globale des eaux et des cendres
Un premier document, date du 8 Juillet 1795 (20 Messidor an III) donne les chiffres globaux de la production (ci-dessous) adressés au District.

Les comptes détaillés du registre de la municipalité
Le registre de délibérations de la municipalité à la date 6 Décembre 1795 (15 Frimaire an IV) comprend sept pages riches en précision.
« Compte du salpêtre qui a été fait dans cette commune. Ce jourd’hui 15 Frimaire l’an quatrième …, le conseil général de la commune étant assemblé … pour régler les dépenses qu’a occasionné la salpêtrière ..qui a été établie conformément à la loi du 14 Frimaire deuxième année … (4 Décembre 1793)… dans la commune d’Iclon et surveillée par la municipalité. Le conseil général de la commune après s’être fait présenté toutes les pièces y relatives a arrêté la dépense de la susdite salpêtrière à 1365 livres dix sols sur quoi la municipalité a obtenu par l’administration du District de Cany la somme de 1200 livres sur la caisse du District conformément à l’article 11 de la loi susdatée et la somme de 165 livres 10 sols reste due à la municipalité. La susdite somme de 1365 livres 10 sols a été dépensée :
- pour avoir fait extraire de la terre salpêtrée 2478 pots d’eaux salpêtrées dont 581 pots à 8° (degrés) et 154 pots à 7° et 1048 pots à 6° et 695 pots à 5°. Un pot vaut 1,86 L.
- pour avoir fait brûler toutes les herbes, ronces, orties, fougères, chardons qui ont produit 8 boisseaux et demi de cendres potassées.
- pour avoir ramassé dans la commune chez les particuliers 62 boisseaux et demi de cendres communes. Un boisseau vaut 13,69 L (m. sèches).
Les susdits 2478 pots d’eaux salpêtrées, 8 boisseaux et demi de cendres potassées et les 62 boisseaux et demi de cendres communes ont été livrés à la salpêtrière du canton de Veules par l’agent du salpêtre de cette commune à l’agent salpêtrier du canton de Veules suivant ses quittances qui nous ont été représentées par le citoyen Pierre Huchy agent de la salpêtrière de cette commune.
Commentaires
- La loi du 14 Frimaire de l’an II est celle qui structure l’organisation sur tout le territoire de la fabrication et son financement (cf., article global)
- Les degrés des eaux salpêtrées évalués par l’aréomètre traduisent la teneur en salpêtre des eaux qui vont être soumises à la cuite.
- La production de cendres potassées témoigne de l’existence d’un fourneau pour la fabrication de la potasse à partir de cendres communes.
- L’agent salpêtrier de Veules qui reçoit ces eaux salpêtrées et les cendres est Jacques Vaulard.
La mobilisation des citoyens et citoyennes pour fournir les cendres
Pierre Huchy l’agent salpêtrier d’Iclon a tenu minutieusement le relevé des cendres fournies par chacun(e), nous permettant d’établir une liste alphabétique des 37 citoyens et citoyennes et les quantités remises par chacun(e) pour un total de 62 boisseaux et demi de cendres communes.

(quantité en boisseaux de 0,5 à 3,5). A partir de ADSM L 6173.
La quantité totale de cendres fournie par Iclon 62,5 boisseaux) est identique à celle de La Chapelle (65) et bien moindre que celle fournie par Gueutteville (156) ou Cailleville (144). L’originalité du document d’Iclon est ce relevé nominatif.
Détail des dépenses et bilan
Les officiers municipaux de la commune d’Iclon ont laissé des comptes détaillés établis à la date du 6 Décembre 1795 (15 Frimaire an IV).
Les dépenses en ustensiles sont 10 livres pour l’aréomètre et 3 livres 15 sols pour des corbeilles fabriquées par Charles Mauger (le 25 Octobre 1794 , 4 Brumaire an III).
Les autres dépenses sont des salaires versés. La liste ci-dessous reprend les identités des personnes, la durée de travail et la date de la (des) quittance(s) fournie(s).
- Adrien Aubé, tonnelier pour avoir raccommodé les cuviers de la salpêtrière, 15 livres 15 sols : 18 Messidor an II (6 Juillet 1794), 16 Brumaire et 5 Germinal an III ( 6 Novembre 1794 et 25 mars 1795).
- Martin Canu pour plusieurs jours à la salpêtrière, 257 livres : 21 Fructidor an II (7 Septembre 1794), 10 Vendémiaire et 28 Brumaire an III (1er Octobre et 18 Novembre 1794).
- Vincent Grenon pour sept jours à la salpêtrière,14 livres : 14 Fructidor an II (31 Août 1794).
- François Hauchard pour deux jours à la salpêtrière, 4 livres : 15 Fructidor an II (1er Septembre 1794).
- Jean Lavoine, journalier pour dix jours à la salpêtrière, 20 livres : 14 Fructidor an II (31 Août 1794).
- Félix Manneville pour onze jours à la salpêtrière, 21 livres : 21 Fructidor an II (7 Septembre 1794).
Les salaires versés à Pierre Huchy

« payé au citoyen Pierre Huchy agent salpêtrier nommé par délibération du conseil général de la commune le 2 Germinal an II pour le lessivage des terres salpêtrées la somme de 855 livres suivant ses quittances en date du 24 Fructidor deuxième année (10 Septembre 1794) et 12 Brumaire et 12 Nivôse troisième année ( 2 Novembre 1794 et 1er Janvier 1795) ».
« Il était dû au c. Pierre Huchy agent salpêtrier pour le tout qu’il a fait à la salpêtrière de cette commune 1020 livres pour 34 décades qu’il a été en activité à raison de 30 livres par décade. Sur quoi il ne lui a été payé que 855 livres. Il lui reste encore dû 165 livres ». Ces comptes sont établis quasiment une année après la dernière quittance remise par Pierre Huchy. Ce complément de salaire qui lui était dû a-t-il été versé ?
Le conseil général d’Iclon le 12 Novembre 1794

Ce tableau est adressé en réponse à une demande, quatre jours auparavant, de l’agent national du District, Jourdain, nommé à la suite de la réorganisation « épuration » post thermidorienne de l’automne 1794. La composition est comparable à celle du 22 mars dernier (cf-supra) lors de la nomination de Pierre Huchy. La colonne « observations » détaille les liens familiaux au sein de ce conseil. En effet, Modeste Boullier avait épousé (5 mai 1788) Anne Danger la fille de Nicolas et de Geneviève Grandin. Il s’agit là d’un motif qui peut justifier le remplacement d’un membre par l’autorité du District. Effectivement, Modeste Boullier sera remplacé par Jacques Boullard. Il est également mentionné que Pierre Defrene est malade, il décèdera quelques jours plus tard (le 23 Novembre). Les métiers représentés sont les toiliers (4), les tisserands (3), journaliers (2), marchand (1), carrier (1).
Conclusion
Les documents de la commune d’Iclon témoignent d’une réactivité remarquable aux réquisitions de l’agent salpêtrier du canton (Pierre Lemaréchal). Les détails fournis attestent du sérieux de l’agent salpêtrier de la commune (Pierre Huchy) qui a encadré cette activité dont la part essentielle s’est déroulée pendant le second semestre 1794.
Notices biographiques
Manneville Guillaume Félix (1768-1845)
Félix Guillaume Manneville naît à Veules le 22 Décembre 1768 fils de Guillaume, tisserand et de Reine Clotilde Billard. Sa mère y décède le 15 Novembre 1779. Le 19 Novembre 1791, il est journalier à Tonneville (actuellement Bourville) quand il épouse à Blosseville une native du lieu Marie Elisabeth Boullier (née le 12 Novembre 1768), fille de Jacques et feu Françoise Anfry. L’union est célébrée par le curé Joutet. Le 15 Juillet 1794 (27 Messidor an II), sur l’acte de naissance de son fils ainé Jean Baptiste, il est prénommé Guillaume Félix journalier à Iclon. Les huit enfants suivants naissent à Iclon, Aimable, le dernier le 17 mars 1808. En 1820, il est présent au mariage de son fils Pierre Nicolas avec Marie Aimée Locquette fille de Louis Victor Locquette décédé en 1812, lequel était agent national de la commune en 1794, « au temps du salpêtre ». En 1841, son épouse Marie Elisabeth décède en leur maison d’Angiens. En 1843, Guillaume Félix est hébergé chez son fils Jean Baptiste Ambroise à Varengeville-sur-Mer où il décède le 28 Février 1845. L’acte stipulant « ancien charretier » est signé par Pierre Nicolas, tisserand et Aimable, domestique, ses deux fils lesquels résident à Iclon.
Huchy Pierre
L’exploration de l’état civil de plusieurs homonymes permet de retenir la signature de Pierre Huchy « âgé de 23 ans de la municipalité d’Iclon » témoin de la naissance à Angiens le 24 Novembre 1793 (3 Frimaire de l’an II) de Jean Baptiste Michel Grandin fils de Jean Michel, tailleur et de Barbe Françoise Fisset. La même signature Huchy est sur son passeport révolutionnaire à Veules le 4 Brumaire an V (26 Octobre 1796) « Pierre Huchy de la commune d’Angiens, âgé de 29 ans, taille 5 pieds 2 pouces (1m 68), cheveux et sourcils bruns nez moyen, bouche moyenne, menton allongé front découvert, visage allongé, inscrit au tableau de sa commune au N°243 ». A ce même numéro d’inscription, sur un passeport du 3 Juin 1798 (5 Prairial an VI), sa description diffère quelque peu « Pierre Huchy, de la commune d’Angiens âgé de 31 ans taille de 5 pieds 3 pouces (1m 71), cheveux et sourcils bruns, yeux bruns nez long, bouche ordinaire, menton rond, front large, visage maigre…allant à Rouen, Dieppe, St Valery, Fécamp et le Havre ». Présentement, il s’agit des seules certitudes sur cet homme pointilleux, dont la profession après son embauche ponctuelle au temps du salpêtre devait supposer des déplacements dans tout le Département.
Références
- 1Cet intitulé équivaut à l’actuel conseil municipal
- 2Du Cange, Charles Du Fresne (1610-1688). Glossaire françois faisant suite au « Glossarium mediae et infimae latinitatis ». T. 1 / Du Cange ; avec additions de mots anciens, 1879 Tome 1 p. 322 . Flatir , abattre jeter par terre, précipiter. GL Flatare. (GL: Glossaire de la Curne de Sainte-Palaye).
