Sotteville-sur-Mer, le salpêtre et la brouette

Introduction

Un article principal retrace l’histoire des différents moments de l’organisation de la fabrication du salpêtre dans le canton de Veules en en 1794-1795. Dans le présent article sont présentées des archives1ADSM L 1420, L 5070, L 5909. qui témoignent spécifiquement de la contribution de la commune de Sotteville-sur-Mer. Les personnes impliquées2Base de données de l’association Généacaux et ADSM, registres d’état civil. sont présentées. La commune de Sotteville-sur-Mer s’est mobilisée pour extraire les terres et réaliser leur lessivage afin d’adresser les eaux ainsi salpêtrées à la salpêtrière de Veules. Sotteville se distingue de nombre de communes par sa capacité à fabriquer de la potasse.

Des chaudières en place à Sotteville

Le 20 Juin 1794 ( 2 Messidor an II), Philippe Ladiré l’un des officiers municipaux de Veules donne l’information qu’il existe à Sotteville « 4 à 5 chaudières montées avec du ciment et solides dans le cas d’être à toutes les épreuves de la cuitte ». Une  installation avec un fourneau devait donc préexister à Sotteville sur mer avant la décision (décembre 1793) de la mobilisation pour le salpêtre. A quelle production cette installation était-elle destinée ? La consultation des archives notariées, des registres d’imposition pour identifier les métiers pourrait permettre d’identifier le particulier concerné et le lieu.

Jean Baptiste Aubruchet, agent salpêtrier

L’agent salpêtrier de la commune est Jean Baptiste Aubruchet. Il s’est instruit auprès de l’agent en chef du District, Louis Caumont. Le citoyen Aubruchet est membre du conseil général de la commune, dernier notable de la liste. Il a 60 ans. Il a reçu un salaire total de 600 livres avec des versements étalés du 29 Juin 1794 (11 Messidor an II) au 18 Juin 1795 (30 prairial an III ).

En haut : Notable, Jean Baptiste Aubruchet, agent salpêtrier, 60 ans. En bas, le citoyen Aubruchet est agent salpêtrier est républicain. Montage à partir de la composition de l’avant-dernière ligne du conseil général de Sotteville sur mer,
le 14 novembre 1794 (24 Brumaire an III). ADSM, L 1420.

Jean Baptiste Aubruchet (1734-1807) est né le 20 Novembre 1734 à St Valéry en Caux, de Louis et Susanne Fanouiller. Menuisier comme son père il est établi à Sotteville, quand il épouse à l’âge de 45 ans, le 7 Août 1787 Marie Elisabeth Lecanu, couturière de dix ans sa cadette. Elle décède en février 1791 et le 16 Août 1792, il épouse à Sotteville, Cécile Bazille  âgée de 50 ans. Il décède à St Aubin sur mer le 3 février 1807.

Eaux salpêtrées, cendres, potasse à Sotteville-sur-Mer : Juillet – Novembre 1794

Les informations concernant la production (eaux salpêtrées, cendres, potasse) sont dans une note adressée par la municipalité de Sotteville le 10 juin 1795 (22 Prairial an III) en réponse à la demande des autorités pour clôturer les comptes à la fin de la mobilisation nationale du salpêtre (ci dessous, illustration).

Extrait de l’état des eaux salpêtrées et des cendres envoyées. 10 juin 1795 (22 Prairial an III) ADSM, L 5909.
Décriptage dans le texte ci-dessous

Le lessivage des terres produisant des eaux salpêtrées se déroule entre le 10 Juillet (22 Messidor an II) et le 9 Novembre 1794 (19 Brumaire de l’an III). Le total de pots d’eaux salpêtrées est de 3787, soit 7043 litres d’eaux salpêtrées. A chaque date est précisée le degré de ces eaux (3 ème colonne ci-dessus), c’est à dire, la teneur en salpêtre mesurée par l’aréomètre (pèse – liqueur). Le volume de cendres fabriquées par la coupe puis brûlage des végétaux est de 101 boisseaux, soit 1383 litres. La fabrique de 10 boisseaux de potasse (dernière colonne) est remarquable car réalisée par très peu de communes. Cette fabrication n’est possible qu’avec l’existence d’un fourneau tel qu’évoqué précédemment. Ce fourneau permet la calcination du salin, lequel a été obtenu à partir des cendres.

Les ustensiles achetés par l’atelier du salpêtre de Sotteville-sur-Mer

L’atelier du salpêtre a dû acheter des corbeilles pour un total de 10 livres et 10 sols et un aréomètre (pèse – liqueur) valant 9 livres.

Les autres dépenses de l’atelier du salpêtre de Sotteville-sur-Mer

Mémoire des dépenses daté du 10 juin 1795 (22 Prairial an III). Lecture ci-dessous. ADSM L 5909.

Les lignes du mémoire de dépenses ci-dessus illustrent plusieurs moments dans l’établissement et le fonctionnement d’un atelier du salpêtre qui sont détaillés dans l’article principal

  • Le voyage de l’agent à  Cany pour l’instruction … 40 livres et 10 sols. Il s’agit de la formation initiale de l’agent du salpêtre Aubruchet qui a dû se rendre à Cany auprès de Louis Caumont l’agent en chef du District, 
  • Les voitures qui ont porté les eaux à l’atelier de la commune de Veules … 66 livres. Le nom du voiturier réquisitionné n’est pas connu ni le nombre de chevaux attelés.
  • Pour les aides de l’agent salpêtrier,… 174 livres. Il s’agit probablement en partie de la main d’oeuvre pour « tirer » (extraire) les terres.
  • Pour avoir fait couper les ronces20 livres. Cette ligne se rapporte au personnel à qui a été confié ponctuellement la coupe des végétaux puis à leur brûlage, qui ont été ordonnés par le District le 21 Juin 1794. Il s’agit d’augmenter la production de cendres, lesquelles sont nécessaires au lessivage. De plus, ces cendres peuvent être transformées en salin puis potasse dont le rendement pour une faible quantité est nettement meilleur pour la fabrication du salpêtre (cf., plus haut).
  • Au citoyen François Flé pour le raccomodage des cuviers28 livres et 12 sols. Le sens originel de « raccomodage3Rey A. Dictionnaire historique de la langue Française. Le Robert. 2019. » est « arranger remettre en état ». François Flé est tonnelier, occasion de rappeler comment étaient fabriqués les cuviers : « on divise par la scie chaque tonneau en deux parties qui deviennent par là deux cuviers au moyen d’une bonde ou d’un trou que l’on fait au bas 4Instruction pour la fabrication du salpêtre :in le Moniteur Universel N°76 du 16 Frimaire an II et Archives parlementaires Tome LXXX du 4 Frimaire an 15 Frimaire an II (24 novembre au 5 Décembre 1793, p.620-622 mis en ligne par Persée.».

François Nicolas Flé (1772-1833) est né le 22 Février 1772 à Sotteville-sur-Mer, troisième d’une génération de tonnelier, fils de François Nicolas (1751-1791) et Marie Françoise Martin mariés à Sotteville le 26 Septembre 1769. Son père décède en Avril 1791, son grand-père en Novembre 1792. Il se marie avec une Sottevillaise Marie Anne Françoise Dupuis le 17 Juillet 1798 (29 Messidor an VI). A son décès le 14 Avril 1833 à Sotteville, l’acte mentionnant sa profession de tonnelier est signé par son gendre Jacques Dépinay. 

La révision des comptes du salpêtre de Sotteville-sur-Mer en 1796

Le 8 Mars 1796 (18 Ventôse an IV), François Henri Mamiaux (1739-1806), alors agent municipal5A cette date, cet intitulé équivaut à la fonction de maire., rappelle que la dépense totale de l’atelier du salpêtre a été de 929 livres et 2 sols, l’administration ayant versé 800 livres, il constate donc un reste dû de 129 livres et 2 sols, ajoutant « il n’a été payé aucune main d’oeuvre pour le tirage des terres et voiture de transport à l’atelier des eaux salpêtrées ».

La commande au charron de Sotteville-sur-Mer d’une brouette pour l’atelier de Veules

Une demi-feuille (21 X 15 cm) recto verso est de la main de Pierre Lemaréchal, nommé depuis le 31 Mai 1794 commissaire du salpêtre du canton de Veules, sous la direction de Louis Caumont l’agent en chef du District. Lemaréchal a pour mission, dans chacune des communes du canton, de presser les travaux du salpêtre de surveiller et de dénoncer. Pour avancer les travaux, il recourt à des réquisitions, souvent agrémentées de menaces, afin d’assurer l’équipement et l’approvisionnement de la salpêtrière de Veules.  Ici, il s’agit de la commande d’une brouette, un ordre à exécuter sans délai.

Ordre donné par Lemaréchal à Charles Cambeu le 3 septembre 1794 (17 Fructidor an II), recto, ADSM L 5909

« Citoyen Charles Cambeu de la commune de Sotteville, tu es requis de fournir une brouette à l’atelier du salpêtre de la commune de Veules, chef-lieu de ton canton et tu seras payé suivant sa valeur surtout ne manque pas à y satisfaire sitôt la présente reçue car à ce défaut cela compromettrait le statut de la chose publique, donné à Sotteville sur mer, ce 17 Fructidor 2ème année républicaine ».

Le statut de la chose publique fait ici référence littéralement à la res (chose) publica ; la République, en l’occurrence l’an II de la République une et indivisible. Une brouette qui a défaut d’être livrée à temps compromettrait le devenir de la République ! Voilà un petit exemple de l’emphase généralisée de l’époque.

La brouette est un des ustensiles représentés dans les ouvrages de Lavoisier (1743-1794) consacrés au salpêtre. A titre d’exemple, ci-dessous, celle servant à transporter des cendres.

Brouette pour le transport des cendres in Lavoisier, Antoine-Laurent de (1743-1794). L’art de fabriquer le salin et la potasse.
Paris chez Cuchet, 1794, Fig 8, Planche 1, annexes et légendes p. 74. accessible via Gallica.

Le charron obtempère, 4 jours après la commande, la brouette est réalisée et livrée à Veules :

Verso : reçu de la brouette le 7 Septembre livré par Charles Cambeu (21 Fructidor an II) à Lemaréchal. ASDM L 5909

« Je reconnais avoir reçu la brouette que j’ai requise de faire faire au citoyen Charles Cambeu charron de la commune de Sotteville cette dite brouette est faite à coffret non ferré estimée à dix livres. Les citoyens membres de la municipalité de la commune de Veules de payer au susdit Cambeu la dite somme de dix livres. Comme cette dite brouette a été faite pour l’atelier du salpêtre de la dite commune de Veules c’est pourquoi le paiement de cette fourniture ne doit souffrir aucun retard. Fait à Veules ce 21 Fructidor 2 ème année républicaine ».

Ne disposant pas des comptes de Veules, on ne sait pas si Cambeu a effectivement été payé…

 Charles Etienne Cambeu (1745-1810) est né 14 Janvier 1745 à la Chapelle sur Dun où Les Cambeu étaient charrons depuis plusieurs générations. Charles Etienne Cambeu, comme ses frères apprend le métier avec son père. A trente ans, il se marie avec une capellaise, une fille Dumontier. Six ans et deux enfants plus tard, Marie Anne meurt au milieu du mois de mai 1781, peu de temps après leur installation à Sotteville. En Juillet 1792, Charles, 47 ans, se remarie avec Francoise Lange une sottevillaise de trente ans. Il décèdera à Sotteville le 25 Janvier 1810.

Le conseil général de la commune de Sotteville-sur-Mer à l’époque du salpêtre

A défaut du registre des délibérations qui est manquant pour cette période 1794-1795, nous pouvons citer les membres du conseil général de la commune qui ont dû débattre de cette question du salpêtre.

La liste du conseil général de Sotteville-sur-Mer en date du 14 Novembre 1794.

Cette liste du conseil général du 14 novembre 1794 (24 Brumaire an III) est manifestement établie préalablement à « l’épuration par le représentant du Peuple » comme le suggère la lecture des mentions associées en regard de certains patronymes (absentéisme, « capacité insuffisante », liens familiaux au sein du conseil). L’objectif est d’informer précisément le représentant du peuple, Jean Sautereau (1741-1809) qui proposera alors d’autorité le nom des remplaçants. 

Conseil général de Sotteville-sur-Mer le 14 novembre 1794 (24 Brumaire an III), de haut en bas, maire, officiers municipaux, notables, agent national.
Les âges déclarés sont ceux du document et peuvent différés de l’état-civil. Source ADSM L 1420.

Les signataires du 14 Novembre 1794

Une partie seulement d’entre eux a signé ce document.

Signatures de membres du conseil général de Sotteville-sur-Mer le 14 Novembre 1794 (24 Brumaire an III). De haut en bas et de gauche à droite. Jean Nicolas Antheaume (maire), Jean Thomas, officier municipal, (o.m.), Thomas Le Seigneur, o.m., Jean-Marie Grenier, Jean-Baptiste Lesueur, agent national, François Saint-Saens, o.m., ?,  Jean Berville, notable, Jean Dujardin, François Thomas, Pelletier, secrétaire. ADSM L 1420.

Des signataires du conseil général de Sotteville-sur-Mer le 10 Juin 1795

Les signatures de cinq officiers municipaux du conseil et celles de l’agent national et du secrétaire sont au bas du document de Mémoire de Dépenses du 10 juin 1795 (22 Prairial an III), attestant qu’au moins ceux-ci sont toujours en poste à la fin de la période du salpêtre dans le canton de Veules.

Les signataires au bas du mémoire de dépenses sont de haut en bas et de gauche à droite  Jean Thomas, officiel municipal, Jean-Baptiste Le Sueur, agent national, Pelletier secrétaire, Jean Marie Dujardin, notable, Jean Marie Grenier, notable, François Thomas, notable, François Saint-Saens, officier municipal, (cf., ci-dessus, le tableau de leur âge et métier).

Références

  • 1
    ADSM L 1420, L 5070, L 5909.
  • 2
    Base de données de l’association Généacaux et ADSM, registres d’état civil.
  • 3
    Rey A. Dictionnaire historique de la langue Française. Le Robert. 2019.
  • 4
    Instruction pour la fabrication du salpêtre :in le Moniteur Universel N°76 du 16 Frimaire an II et Archives parlementaires Tome LXXX du 4 Frimaire an 15 Frimaire an II (24 novembre au 5 Décembre 1793, p.620-622 mis en ligne par Persée.
  • 5
    A cette date, cet intitulé équivaut à la fonction de maire.

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