Août 1791. Vingt-six pilleurs à Blosseville

Vingt-six pilleurs venus de Veules sont arrêtés le 24 Août 1791 dans les champs de Blosseville. Le remboursement du préjudice et le paiement des frais de séjour permet leur libération après 3 jours de prison à Cany. Les actes et procédures entre les deux communes et le Directoire du District sont détaillés dans cet article.

Procès verbal des particuliers de Veules pour le chaume

« L’an 1791, le 24 du mois d’août, nous Charles Marcel et Pierre Langlois gendarmes nationaux au Département de la Seine Inférieure résidence de Cany soussignés certifions que vertu de réquisition de messieurs les administrateurs composant le Directoire de Cany aux fins de nous transporter en la paroisse de Blosseville avec un détachement de douze hommes du régiment Royal-Bourgogne1 pour main-forte nous y sommes transportés en étant dans la dite paroisse environ une heure après midi. Nous avons aperçu un grand attroupement de peuple avec des râteaux et des cordages nous nous sommes approchés d’eux et nous leur avons demandé où ils allaient. Ils nous ont répondu qu’ils s’en allaient râteler du chaume. Nous leur avons observé qu’ils étaient sur le territoire de Blosseville et qu’ils n’avaient pas le droit de s’en venir prendre le chaume du laboureur. Ils nous ont répondu que le chaume appartenait aux pauvres. Nous les avons sommés de venir par devant la municipalité de Blosseville, à quoi ils ont obéi en même temps nous leur avons fait mettre bas leurs râteaux. Et les moissonneurs de monsieur Hochet se sont trouvés là qui nous ont déclaré que la plus grande partie de tous ceux-là étaient ceux qui étaient venus la veille dans le champ de leur maître prendre le chaume malgré eux et malgré leur maître. Ensuite nous leur avons demandé leur nom surnom qualité et demeure. Ils nous ont déclaré être tous de Veules et demeurer »2.

Extrait du procès verbal, listant les identités. En haut, « ils nous déclaré être tous de Veules et demeurer ». A l’exception d’un journalier (ligne antépénultième), chacun déclare être tisserand. Pour l’orthographe des noms, voir ci-dessous. ADSM, LP 8452.

«En fait nous leur avons déclaré que nous entendions les arrêter et les constituer prisonniers dans les prisons royales au district de Cany. A quoi ils ont obéi pourquoi nous avons fait et rédigé le présent notre procès verbal pour être déposé au greffe du tribunal de Cany et pour servir et faire valoir au cas qu’il appartiendra. Les jour et an que fut dont acte ».

Nom et prénoms des personnes

Le laboureur est Louis Nicolas Hochet (1749-1826). Le 8 mars 1789, il avait signé le cahier de doléances et avec Pierre Cottard, il fut élu député de Blosseville pour se rendre le 9 mars à l’assemblée du « bailliage d’Arques», puis l’un des cent dix députés partis tenir assemblée à Caudebec en Caux jusqu’au 27 mars afin de participer à la rédaction finale du cahier du bailliage de Caux et désigner les six députés qui les représentèrent le 5 mai à Versailles.

Pour établir l’orthographe des noms propres de la liste établie par les gendarmes, la méthode consiste à interroger la base des actes du Cercle Généalogique du pays de Caux de la commune de Veules pour l’intervalle 1760-1840, avec état civil et passeports révolutionnaires puis d’ autres communes pour valider l’identité des personnes. Il nous semble ainsi possible d’identifier la majorité des personnes : Bailleul, Adrien ; Barre*, Jean ; Billard, Charles et Pierre Noël ; Boimare, Pierre ; Boitout, François ; Collet, Francois ; Denoyer, Martin et Jean ; Féron, Vincent (fils) ; Fas*, Jean ; Gentil, François Etienne ; Grenier, Charles ; Heuze, Martin ; Grandsire, Jean ; Hue, Bonnaventure et François ; Monnier, Jean ; Lecuyer, Louis Martin ; Parfait, Adrien ; Petit, Pierre ;  Saintléger, Charles Noël ; Tiercin, Jean Adrien et Pierre ; Vattement, Martin Nicolas et Pierre. * = identification incertaine. Plusieurs sont apparentés.

Localisation et évaluation du préjudice

Un extrait du registre de Blosseville 3 permet de comprendre que plusieurs du Bourg de Veules, dont les pères de certains des pilleurs, ont sollicité la municipalité de Blosseville afin d’évaluer le préjudice : sont nommés Bonaventure Gentil père, Grandsire père, Féron, Barbier. Le maire et plusieurs officiers, notables de la municipalité de Blosseville se sont donc transportés sur place. Les deux pièces de terre en chaume appartenant au sieur Louis Hochet sont décrites : la première bornée du côté du midi le Sieur abbé Coquatrix, l’autre côté au Nord le sieur abbé Coquatrix. D’un bout au levant le même et d’autre bout le chemin de Blosseville à Veules. La seconde pièce bornée d’un côté au midi le sieur abbé Coquatrix, d’autre côté Mr De Breteuil, d’un bout au couchant le chemin d’Iclon à Veules et d’autre bout De Breteuil. (voir ci-dessous, illustration).

L’abbé Coquatrix se prénomme Pierre (1750-1802). Depuis la mort de son père en 1787, il est propriétaire de plusieurs biens sur la commune de Blosseville. En ce mois d’Août 1791, il ex grand vicaire de Boulogne sur mer, sauvé de justesse, trois mois auparavant, de la vindicte populaire. Il émigrera pour Ostende en septembre 1792. Ses beaux-frères Jean Baptiste Fauconnet et Louis Nicolas Hochet tenteront de veiller sur ses biens et s’assureront que sa mère Elisabeth Guérard puisse continuer de toucher une rente.

Jacques Jean François de Salle Langlois de Breteuil (1747-1815), qui signe « Langlois de Breteuil », avait épousé en 1780 Marie Charlotte Langlois de Bailleul. Il émigra, une de ses terres à Blosseville sera achetée au District de Cany par Emmanuel Heurtault, demeurant à St Valéry le 3 Août 1795 (16 Thermidor an III).

Projection sur une vue actuelle de la situation des 2 pièces pillées (zones hachurées en blanc) selon la description du procès verbal. Au nord Veules, au sud Blosseville : Le chemin de « la cavée du renard » (points vert foncé), le chemin d’Iclon à Veules (points vert clair).

Sur la première pièce où nous avons trouvé dans différents endroits beaucoup de chaume enlevé et …avons estimé le dommage à 27 livres. Dans la seconde…nous avons estimé la valeur du dommage à la somme de 13 livres. Lequel dommage constaté nous avons appelé le sieur Louis Hochet et lui avons communiqué la valeur de l’estimation…lequel a déclaré accepter et que les dessus dénommés se sont obligés de payer les dites sommes pour leurs enfants auteurs du dit pillage à Blosseville le 26 août 1791

Signatures au bas du procès verbal le 26 Août 1791. 1 ère ligne Jean Baptiste Prudent Fauconnet, maire de Blosseville, Pierre Allais*, Pierre Cottard, procureur de la commune ; 2 ème ligne Jean Beuzebosc*, Pierre Bazire*, Jean Bourgeaux ** ; 3 ème ligne  Pierre Sanson**, Louis Nicolas Hochet ; Pierre Jacques Julien, greffier. * officier municipal ; ** notable. ADSM LP 8452

Le coût du gîte et du couvert dans la prison du tribunal de Cany

Une pièce comptable détaille les frais. Le système décimal n’est pas encore en place : 1 livre = 20 sous, 1 sou = 12 deniers.

Dormir sur la paille sous bonne garde

Le 24 août 1791 est arrivé dans les prisons au tribunal du district de Cany, 26 hommes venant de Veules. Données 20 bottes de paille à raison de 5 sous la pièce fait cy 5 livres. Pour ma garde à 1 sou par homme soit 3 livres 18 sous.
Le total 5 +3.18 : 8. 18 (8 livres et 18 sols). ADSM LP 8452

Le pain quotidien

Pour le pain que le boulanger a fourni pour les hommes ci dessus nommés à raison d’une livre et demie chaque homme.
Somme pour trois jours 117 livres de pain à 2 sous 3 deniers la livre, soit 13 livres 3 sous et 3 deniers.
L’ajout de la somme précédente, 8 s 18 d, donne un total de 22 livres, 1 sou, 3 deniers. ADSM LP 8452

Les deux municipalités devant le District de Cany

Bailliage de Cany. Aspect 2025 (site de la mairie de Cany). 
Le bâtiment en 1790 était plus grand, comportant notamment une chapelle, une prison dans laquelle furent détenus les 26 pilleurs.

Transcrivons la grande partie du texte de la comparution précieusement gardé dans les archives du District de Cany. Les comptes sont parfaitement en accord avec les quittances ci-dessus illustrées.

« A la séance ordinaire du district de Cany comparaissent  les sieurs Jean-Baptiste Fauconnet maire de Blosseville, Pierre Vasse maire de la paroisse de St Martin de Veules, Jean Levillain, procureur de la commune du même lieu et le sieur Martin Quesnel officier municipal de St Nicolas de Veules4 relativement à l’arrestation faite le vingt-quatre de ce mois sur la paroisse de Blosseville de vingt-six particuliers des paroisses de St Martin et St Nicolas de Veules trouvés pillant les chaumes de la paroisse de Blosseville lesquels ont dit que les dits particuliers se sont donc permis les dégâts en question …parce qu’ils ont été induits en erreur et qu’ils ont cru la chose permise, qu’aujourd’hui plus éclairés sur le respect dû aux propriétés ils obéissent payer le dommage … évalué…à la somme de quarante livres somme dont a déclaré se contenter le sieur Louis Hochet laboureur à Blosseville…Quant à eux officiers municipaux ils consentent que les dits particuliers soient relaxés des prisons en payant au sieur Hochet la susdite somme de quarante livres plus celle de vingt-deux livres un sol trois deniers à laquelle se monte les frais de leur nourriture, gîte et garde et qu’ils prient messieurs les administrateurs de consentir pareillement  l’élargissement demandé et à l’instant il a été compté sur le bureau par le sieur Martin Quesnel qui a bien voulu en faire l’avance pour les d. particuliers la somme de soixante deux livres un sol trois deniers. Pourquoi, ouïe5 le procureur syndic et de son consentement nous administrateurs composant le Directoire de Cany cédant aux sollicitations des dits Fauconnet Levillain Vasse et Quesnel … avons consenti qu’il ne soit donné aucune suite ultérieure à l’arrestation …et qu’iceux soient à l’instant relaxés et le sieur Fauconnet s’est présentement saisi de la somme de quarante livres pour être remise au sieur Hochet, les 22 livres 1 sol 3 deniers restant ont été remis au geôlier …et qui au moyen du présent arrêté demeure valablement déchargé ce que les dits sieurs maire et officiers municipaux et Godefroy ont signé avec nous.

26 Août 1791, signatures au bas de l’arrêté du Directoire du district. Première ligne : JBP Fauconnet, maire de Blosseville, Pierre Vasse, maire de Veules, Martin Quesnel, officier municipal de St  Nicolas de Veules ; deuxième ligne : Jean Baptiste Charles Cousture*, Godefroy, geôlier, Jean Levillain, procureur de la commune de Veules ; troisième ligne : Jean David Louis Jourdain, procureur syndic du Directoire du District de Cany, Jean Baptiste Lesage*, Noël Dupré*, Romain Nicolas Delahalle, secrétaire.* membres du Directoire du District de Cany.
ADSM, District de Cany L 1383, folio 29 verso.

Conclusion : un pillage « calme » avant la tempête

L’accord rapidement obtenu entre deux communes sous l’autorité du District, donne la fausse impression d’une erreur de jeunesse passagère. Les mots employés  » ils ont cru la chose permise » rappellent l’interrogation entre glanage et pillage au sujet de laquelle le maire de Sotteville avait pourtant obtenu qu’une réponse ferme du district soit largement diffusée… Nous sommes un an plus tard, et somme toute, Martin Quesnel, certes officier municipal mais surtout meunier fortuné6 avance l’argent et voilà que paraissent paisiblement réglées les conséquences d’un modeste pillage entre gens familiers. En réalité, ce pillage est le symptôme du manque de subsistances dans un canton de Veules de surcroît pénalisé par la présence d’une troupe à nourrir, d’une augmentation des prix touchant une population de nombreux tisserands privés de salaire par les progrès de l’industrie anglaise.

Ce pillage annonce à la fois des violences entre individus, entre affamés et accapareurs mais surtout les attroupements massifs d’une population qui défiera les autorités (articles à paraître).

  1. Un décret du 1er janvier 1791 abolissait pourtant l’attribution des noms honorifiques. Il devint le 17 ème régiment de Cavalerie. ↩︎
  2. Cette transcription du document original utilise l’orthographe d’aujourd’hui (nom, accords), les nombres transcrits en chiffres. La ponctuation a parfois été ajoutée pour une meilleure lisibilité. ↩︎
  3. Ce registre lui même est absent des archives départementales. ↩︎
  4. A cette date, coexistence entre paroisse et commune « maire de la paroisse ».  Le rôle des contributions distingue toujours deux municipalités St Martin et St Nicolas en l’an IV (1795-1796). ↩︎
  5. Ouïe signifiant « entendu » car l’accord de Jourdain le procureur syndic est requis. ↩︎
  6. Il achètera deux moulins de Veules vendus comme biens nationaux en Octobre 1793. ↩︎

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